samedi 26 septembre 2009
jeudi 17 septembre 2009
Louis-Ferdinand Céline et le XXe siècle
Le XXe siècle commence en 1914. Par contre, en littérature, il débute en 1932 avec « Voyage au bout de la nuit ». La « Recherche du temps perdu » représente davantage la fin du précédant, la description d’un monde déjà perdu pour ceux qui eurent 20 ans en 1914. Proust n’a probablement pas imaginé que son œuvre annonce la victoire totale des « temps modernes » avec ses hécatombes à répétitions.
Céline possédait la sensibilité de pressentir « la raison » de son siècle à partir de son vécu, de ses émotions, d’en décoder le sens et le transposer en écriture; une sorte de 6e sens digne des grands voyants. En plus d’avoir éprouvé son siècle mieux que personne, il l’a compris dans son intégralité. Tellement, qu’il est parvenu à révolutionner la structure de son art afin de mieux le posséder et s’en imprégner; une écriture exceptionnelle pour une situation d’exception. L.F.Céline ne s’est pas adapté au monde, il l’a confronté et réduit à sa plus simple expression, l’immutabilité de la mort.
L’expérience de la guerre, la sienne, l’ignoble boucherie de 14-
Son séjour aux colonies illustre une nouvelle forme de cette humanité où l’appât du gain se marie si bien avec le climat poisseux d’une Afrique impossible où tout bascule dans une masse informe et végétale, la faune, le bâti et même le temps se confond dans une humidité intolérable. Céline rencontre la bassesse des petits-maîtres apportant les bienfaits de la civilisation.
Enfin, avec ses années de médecine, Céline se voit confronté à une autre forme d’humanité, aussi sournoise et impitoyable que celle de l’État, la filouterie des pauvres, des démunis, des gagnes petits. Ils sont tout aussi mesquins que les puissants, aussi vils, mais la forme est différente et s’articule sous un autre aspect, moins raffiné, à leur niveau, selon leurs capacités et leurs moyens.
« Voyage au bout de la nuit » propose donc ce XXe siècle en pleine croissance et à peu près libéré des contraintes d’une morale moribonde. L’État devient la nouvelle religion, l’instrument d’un Dieu tout puissant entre les mains d’hommes qui se vautrent dans l’ignominie au nom du bien commun; capitalisme, communisme et fascisme proviennent d’un même semis, la domination et la destruction. « Voyage au bout de la nuit » est une nouveauté, un livre des révélations… Céline y affirme que son siècle marque l’échec total de l’homme et lui jette au visage son statut d’ordure en lui prédisant qu’il ne pourra aller au-delà de cette limite. Sa nature le lui interdit.
Les hommes façonnent les Dieux à leurs images, élaborent des théories, des idéologies, des systèmes économiques totalitaires et les glorifient, les utilisent pour justifier leurs futurs massacres au nom des intérêts du moment… la révolution, la patrie, la liberté, le drapeau, la démocratie, les valeurs marchandes, l’humanisme, le respect des différences sont des mots creux, des dogmes de domination et d’injustice.
Le XXe siècle, c’est aussi l’accélération de l’industrialisation, le raffinement des techniques de production qui pousse l’humain au dépassement de soi dans l’aberration et l’abjection afin de le transformer en une sorte d’automate et le rendre imperméable à toute forme d’imagination autre que marchande; la « raison » et la technique dominent enfin les esprits. Les congés payés, les heures de travail et « l’amélioration générale des conditions de travail » constituent seulement des éléments additionnels au maintien d’un sentiment général, soit l’illusion de l’existence d’un « contrat social » protégeant les soi-disant valeurs sociales des totalitarismes.
Autre conséquence qui en découle, le triomphe de la « gauche plurielle » qui est pour Céline le summum de l’hypocrisie, mille fois pires que celle des curés et de leur paradis après la mort. En effet, promettre à la populace un monde meilleur du vivant de l’homme, développer un humanisme bellâtre à l’intérieur d’un système où l’injustice et le mensonge en sont les fondements, constitue pour lui une absurdité supplémentaire, une insulte à l’intelligence.
Le Livre des révélations et se poursuit avec « Mort à crédit », puis les pamphlets où Céline traverse assurément une sorte de crise mystique. En effet, par sa conception du juif, il tente de concevoir l’humanité dans sa matière originelle. Depuis Saint-Paul, le juif représente le « modèle du mal incarné » et Céline va au bout de cette logique pour tenter de démontrer que nous sommes tous des juifs et dotés de cet « esprit juif ». D’ailleurs, il a toujours affirmé qu’il n’avait rien contre les juifs, mais contre « l’esprit juif », la conception chrétienne du mal.
D’ailleurs, dans ses pamphlets, pas un n’échappe à la vindicte, que l’on cherche, dans « Bagatelles pour un massacre » s’il y a une personne qui obtient grâce à ses yeux, qui transcende l’ordurerie, sinon cette vieille dame, sa logeuse lors de son voyage à Saint-Pétersbourg qui joue du piano en cachette des autorités communistes? Elle est peut-être même juive, cette dame, qui sait? Le « juif » de Céline représente ce qu’il y a de pire en l’homme et que chacun porte en soi. Alors, si racisme il y a, c’est envers lui-même et ceux de sa propre race.
Passons sur « Guignol’s band » et surtout sur Féérie présageant une fin du monde annoncée. C’est avec la trilogie allemande et sa mort que le siècle de Céline se referme sur la littérature. Un peu court peut-être, même pas 30 ans de 1932 à 1961 pour incarner un siècle aussi agité?
Effectivement, Céline est mort trop tôt, il avait encore beaucoup à raconter afin de boucler définitivement son parcours et se débarrasser de cette humanité qui s’est trop souvent reconnue dans son écriture. Il avait bien compris que l’objet de la haine à son endroit ne provenait des pamphlets, mais bien du « Voyage… ». Encore une dizaine d’années supplémentaires pour raconter sa prison, son exil et surtout son retour et sa mise à l’index, le complot du silence, sa négation en tant qu’écrivain et la condamnation à l’oubli.
Qui donc, aujourd’hui, peut se permettre d’écrire en toute liberté, comme Céline l’a fait entre 1932 et 1961? Aujourd’hui où le moindre propos hors normes peut conduire à l’exil social et à la mise à l’index si le fautif n’a pas de regrets, d’excuses et la promesse de ne pas recommencer. Ça ressemble drôlement aux séances d’autocritiques du bon vieux temps où le communisme construisait l’homme nouveau.
Dire ce qui doit être dit est la seule responsabilité de l’écrivain et peu importe les conséquences, la liberté est à ce prix. À ce titre, Céline est le dernier écrivain libre, insoumis et visionnaire.
Pierre Lalanne
jeudi 27 août 2009
Ferdinand furieux
Ferdinand Furieux
Pierre Monnier, éditions l’Age d’homme,2009
Depuis longtemps introuvable et surtout hors de prix, mille bravos à « l’Age d’homme » pour la réédition, après plus de trente ans, de « Ferdinand furieux ». Un témoignage aussi éblouissant qu’essentiel à la compréhension de l’écrivain et du cheminement de l’homme.
Pierre Monier a consacré énergie, temps, argent et amitié à la défense de Céline, à la réédition de ses œuvres et, aussi, à son passage chez Gallimard, après des années de censure. Ce livre magnifique, dissimule avant tout la grandeur d’âme d’un homme qui, avec si peu de moyens, sinon son enthousiasme et une amitié indéfectible pour l’auteur du « Voyage au bout de la nuit » honni et abandonné de tous, lui a consacré efforts et temps.
Il s’agit du combat d’un homme contre la censure et la conspiration du silence instaurée par les vainqueurs, ce nouveau pouvoir d’après 45, auréolé d’une virginité inquiétante. Monnier se trouve devant une machine impitoyable déterminée à réduire à néant l’écrivain du siècle qui, admettons-le, représente pour eux le bouc émissaire idéal. Faute de pouvoir l’extrader et le fusiller sommairement, les autorités danoises se refusant d’être complices d’une justice arbitraire où les méthodes employées ressemblaient étrangement à celles de l’ancien occupant, les élites françaises décident que Céline et ses livres n’ont jamais existé; Céline est condamné a l’oubli.
Cette conspiration du silence se poursuit encore aujourd’hui où une bonne partie de l’élite s’acharne à maintenir Céline dans une obscurité à peu près complète, travail de sape, tentatives mesquines d’anéantir un génie, de montrer le caractère surfait de l’écriture célinienne.
D’ailleurs, Monnier (P.73) montre bien que le complot contre Céline est une réalité dès la « la libération ». Dès 1948, Albert Paraz, affirme que le moment est venu de démystifié toute cette époque afin de replacer l’histoire dans sa juste perspective et que tout n’était pas nécessairement blanc d’un côté et noir de l’autre :
« … (Paraz) a conçu aussi un projet de rectification historique dont la mise en pratique me parait urgente et salvatrice. Révolté par la mise en condition à laquelle nous soumet l’intelligentsia terroriste au pouvoir et son acharnement à donner aux jeunes générations une image manichéenne totalement fausse des évènements qui ont précédé la guerre, il souhaite la création d’un « gang de basculeurs de légendes». En 1948, c’était prématuré, aujourd’hui en 1978, c’est devenu impératif ».
Et en 2009, alors????
Donc, Monnier décide de s’embarquer et dans quelle galère… difficultés, contrariétés, et échecs. Les communications entre
Dans la plupart des livres sur Louis-Ferdinand Céline de cette époque, on consacre beaucoup d’énergie à insister sur son « épouvantable caractère », sa mauvaise foi, les accusations gratuites qu’il formule, ses humeurs, son attitude envers ses amis qui sont largement exploités tels une tare, un manque de sensibilité et une preuve supplémentaire de l’image qui doit lui coller au cul jusqu’à la fin des temps. L’une des forces de Monnier est de faire la part des choses, de relativiser, d’expliquer et de comprendre : là est le plus grand intérêt du livre.
Pierre Monnier nous présente un deuxième Céline, celui qui souffre, une victime de l’injustice des institutions qui, parfois, ne parvient pas à saisir le pourquoi de la hargne et de l’acharnement contre lui. Étrangement, nous découvrons alors un Céline capable de tendresse; un Céline sachant reconnaître la valeur de ses amis, beaucoup plus nombreux que la propagande peut le laisser croire. Nous constatons l’expression de leur sentiment et de leur dévouement à le défendre, en particulier lors de son procès et de sa condamnation à un an de prison et à l’indignité nationale en 1950.
Monnier cite une lettre de Céline à Paraz (P.120) sur son sentiment face à ceux qui se sont levés pour le défendre :
« … Les amis ont été admirables et des inconnus! Et mes anciens maîtres de médecine – Et Daragnès et Marc Orlan et Marcel et Monnier. Vraiment, j’ai le cuir chromé, je pense, mais j’ai été et je demeure touché à vif et pour toujours par toute cette amitié si brave – si efficace – N… été magnifique et des journalistes inconnus. Et l’extraordinaire B… et l’incomparable C… et Marie – Et d’anciens malades aussi qui ont écrits au président de leur lit de Beaujon, ah le cœur a vraiment donné en ma faveur, moi qui travaille pas du tout dans la tendresse – ni l’électorat. Je serai vache et bien con de ne pas dire à tous que je suis reconnaissant au-delà des mots – Bien sûr, il y a des salopes – mais quand on est créateur et non destructeur de tempérament on ne tient en compte au final que ce qui nous a touché d’aimable, le reste, mon Dieu, c’est du cadavre. »
De l’amitié, du soutien… Céline en a beaucoup reçu pendant ces années et certains en prenant des risques, se faisant invectiver et même menacer. Soulignons le cas de Paul Lévy, le patron de Pierre Monnier, propriétaires de « Aux écoutes » et Juif qui, lorsqu’il eut écouté la décision de Monnier d’aider Céline :
« Paul Lévy m’écoutait sans manifester d’autre sentiment qu’un très sincère intérêt. Il me posa des questions, me demanda des précisions, prit des notes… Enfin, quand j’eus terminé, il resta un moment silencieux… Je le revois tout petit dans son fauteuil… Il se pencha en arrière… « Pauvre et grand Céline… Comment peut-on s’acharner sur cet homme et que lui reproche-t-on?... Comment ne comprennent-ils pas que Céline est un grand poète et qu’il a le droit de tout dire?... » » . (p.20)
En 1951, c’est le retour, à Meudon,
Par contre, le couvercle se soulève légèrement avec « D’un château l’autre » et « Nord », les critiques n’ont pas le choix, on n’étouffe pas ainsi Louis-Ferdinand Céline, mais l’hypocrisie est là, on préférerait le voir ailleurs, en prison ou mieux, mort.
Le retour de Céline en France signifie la fin de la correspondance avec Moniner, mais ce dernier nous enchante par la chaleur de la description de ses visites à Meudon, la vie de tous les jours, ses animaux, Bébert, qui mourra peu de temps après le retour, ce Bébert, personnage grandiose des derniers romans,Toto, les chiens… l’amitié avec ses proches, l’amour de Céline pour les enfants et, surtout un des moments le plus magiques du livre, lorsque Céline montre à Monnier sa collection de dentelles lui venant de sa mère(p.199) :
« Pendent une heure, j’ai écouté une leçon sur le point d’Irlande, de Puy, d’Alençon, etc., tandis que nos mains effleuraient de petites merveilles, des frisures de fil tenu, nous admirions la finesse et la légèreté de ces ornements précieux et futiles à la fois. Je le regardais, il (Céline) prenait chaque pièce avec une infinie tendresse et me la montrait, comme il pique parfois entre deux mots rugueux, une petite fleur à la teinte modeste, pour éclairer la phrase »
À la fin de sa vie, se crée une très intimité entre les deux, Céline avoue à Monnier que cette haine allait se poursuivre bien au-delà de sa mort, une prophétie :
« … Quelque chose a été brisé. Nous avons l’histoire contre nous, je veux dire « leur histoire » avec tout ce qui compte d’obligations, de soumissions, d’interdits, de tabous, d’exclusives, de chasses gardées. Nous n’aurons jamais connu dans l’histoire une période aussi longue de haine, de vengeance… Autrefois, après un bouleversement, il fallait attendre 10 ans pour qu’une amnistie mette le point final aux antagonismes… 10 ans après
« Ferdinand furieux » n’est pas un livre d’excuses, un livre d’analyses savantes qui tente d’expliquer ou de justifier des actions, mais le combat d’un homme qui s’est battu longtemps seul pour une cause qu’il considérait juste, la défense du plus grand écrivain français, victime des siens, de l’arbitraire et de l’injustice. Pierre Monnier est un modèle d’intégrité et sert d’exemple à tous ceux qui ont à cœur la justice, la liberté de penser et d’écrire… .
Pierre Lalanne
dimanche 26 juillet 2009
Goétie de Céline
Goétie de Céline, Denise Aebersold, éditions Société d’études céliniennes, Paris 2008
Livre envoûtant, analyse impeccable qui nous plonge dans un univers inaccessible et mal connue de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline; livre qui impose par son originalité, sa rigueur, la rectitude de son cheminement et la justesse du propos. Il s’agit d’un véritable voyage initiatique dans les confins de la pensée de l’écrivain. La révélation de l’existence d’un pacte entre un « outre Céline » initié et l’ombre du diable; la rencontre fantastique du réel et de l’improbable. Un livre réservé à ceux qui admettent le caractère messianique de l’écriture célinienne; ce prophète du XXe siècle, comme l’écrivait Philippe Murray dans son « Céline ».
En grande prêtresse du verbe célinien, initiée à la symbolique des mondes inversés, Mme Denise Aebersold entraîne son lecteur imprudent dans un labyrinthe tortueux où les jeux de miroirs alternent avec les trompes l’œil, les rites magiques, les sabbats, les incantations, les recettes de sorcières, grimoires, errances et croisement des doubles. C’est le merveilleux qui éclate, À sa suite, nous sommes tous lancés à la poursuite d’un Céline « Chevalier de l’Apocalypse ». Nous sommes avec lui, lorsqu’il touche le bout des doigts crochus les fées, démons et autres créatures de notre imaginaire identitaire. Nous frissonnons, lorsqu’il invoque et exige de connaître la sagesse des ténèbres et ses vérités inaccessibles au commun.
Tout au long de son livre, l’auteur nous entraine dans une quête de l’hermétisme encodée dans les textes sacrés de l’écrivain. Sur un miroir embué, elle nous en dévoile les reflets, l’essence même de la kabbale célinienne où la transposition de « l’émotion » transperce le Verbe et relègue Dieu à une simple raison sociale. La vision célinienne est excessivement brutale et montre la profondeur du fossé entre la réalité de l’homme et les mensonges qu’il se forge afin de pouvoir subsister dans l’illusion du bien. C’est avec brio que la « Goétie de Céline » décortique l’évolution symbolique du désespoir de l’auteur du « Voyage au bout de la nuit »; désespoir qui se développe et s’amplifie à mesure que l’œuvre se construit.
Dans sa démarche, Céline a choisi de poursuivre bien au-delà de ses propres limites, de comprendre et d’affronter le monde en l’inversant et en s’alliant avec les êtres maléfiques qui vivent dans les caves obscures et les souterrains humides, à proximité… juste sous le monde des vivants. Il a compris que la vanité humaine n’a qu’un seul but, c’est de dépasser l’image de son Dieu en devenant lui-même éternel. Mais son véritable Dieu n’est pas celui qu’il croit et là est le sens caché de l’écriture célinienne et cela va bien au-delà des considérations purement idéologiques, politiques ou même racistes de l’auteur.
D’ailleurs, à la page 290, Mme Aebersold écrit : « … le bien équivaut au mal. Tout Céline est parcouru de ce postulat : le bien n’existe pas, sinon en tant que fausse fenêtre du mal… « à chaque vertu sa littérature immonde». Jamais l’auteur n’abandonnera complètement cette idée »
C’est à partir de cette seule vérité possible que Céline s’est découvert une vocation de prophète. À force de travail, d’expériences, de voyage initiatique et de rencontres obscures avec des personnages ténébreux, Céline a cheminé au travers ses « mille misères » pour styliser ses évangiles de l’Apocalypse. La goétie, cette science des ténèbres, démontre que l’ensemble de l’œuvre de Céline constitue un unique et très long voyage qui s’achève sur un échec, cette quête du Nord qui, malgré tout, il souhaiterait libérateur et qui se situe bien au-delà du Danemark, un « outre-Nord » où la guerre n’est plus qu’un écho, mais il meurt avant d’y parvenir.
Ainsi, « Voyage au bout de la nuit » constitue le premier contact avec la magie de l’ombre, qui se précise avec Mort à crédit et devient carrément démoniaque avec « Guignol’s band » et atteint son paroxysme avec « Féerie pour une autre fois » où, sous les traits de Jules, on voit le Diable s’emparer de
D’approche difficile (hermétique???), entièrement ignorée et incompris par la plupart, « Féérie pour une autre fois» prend ici une nouvelle valeur et une signification exceptionnelle, bien différente du simple délire sur une expérience de bombardement. Le livre dissimule une véritable dimension messianique, l’orchestration du « mal » dans sa globalité qui émerge du centre de la terre et s’empare même du ciel pour enflammer la terre. L’envers et l’endroit se chevauchent et se confondent dans une tourmente de feu, d’explosions et de destruction; les meubles dansent, les maisons disparaissent, le métro fou s’emballe et les moulins de
L’impression est que Céline n’est qu’un spectateur impuissant, mais le spectacle est pour lui, mais Satan l’emprisonne pour lui montrer le monde réel, le royaume éternel où la guerre est la mère des hommes. Il faut relire « Féérie pour une autre fois » dans cette folie incantatoire où le fantastique n’a rien à envier à la réalité… très impressionnant, vraiment! D’ailleurs, je ne sais plus si l’auteur le mentionne, mais Céline a souvent affirmé que « Féérie pour une autre fois » était son livre préféré, le plus accomplie, le plus achevé, celui où son style a atteint la perfection qu’il recherchait… Pacte, kabbale et texte sacré… Céline a atteint cette autre dimension, l’apparence hermétique du livre se situe dans notre propre aveuglement, notre refus de l’accompagner jusqu’au bout de sa nuit.
Après le paroxysme de Féérie, la trilogie allemande exprime cette fuite vers le Nord, la quête d’une terre promise ou le mal peut se figer dans la pureté de la glace. Le Nord devient alors le symbole frileux d’une certaine « liberté », l’aspiration au repos après tous ces affrontements, une sorte de résurrection à un « outre monde », mais ce Nord danois n’est qu’illusion et constat du voyage interrompu, prison, exil, retour au Sud et dernier voyage, la mort.
Enfin, les pamphlets sont abordés rapidement et avec une certaine retenue, contrairement aux ballets et aux romans. Bien sûr, les inévitables avertissements, comme s’il fallait constamment s’excuser de causer Céline et de ses travers… comprenons que le sujet demeure tabou et pour longtemps, aussi longtemps qu’on continue à tuer au nom de la liberté et de la dictature de la multitude.
Pourtant, dans la foulée de l’analyse de Mme Aebersold, il me semble que la vision de « l’outre Céline », dans son délire antisémite, va au-delà du racisme ordinaire et vulgaire et que l’écrivain s’adresse davantage à l’ensemble des hommes en mettant à nu leur véritable essence, et ce, qu’ils soient blancs, noirs ou vert. Dans sa verve, il illustre sa vision « mal » en voulant lui donner un visage afin de bien se faire comprendre; visage qui peut s’interchanger à volonté. En ciblant « le Juif », Céline désire interpeller l’humanité tout entière, démontrer sa folie; il s’attaque alors au seul groupe ethnique qui peut illustrer sa perception du mal; le seul groupe qui, au travers l’histoire de l’occident, assume la responsabilité des malheurs qui va le frapper à mort et précipiter ainsi, son déclin.
Les pamphlets illustrent le profond désespoir d’un homme pour une civilisation qui a atteint son apogée et prépare dans le feu et le sang, son agonie. Céline associe cette terrible catastrophe à un peuple maudit, parce qu’élu de Dieu et qu’il représente, en même temps, le symbole de l’opprobre universel. Alors que vise Céline, sinon montrer que l’homme n’a aucune chance de s’en sortir, puisque sa perception du « bien commun » se limite à diviniser celui qui pisse le plus loin et lui élever des monuments.
Qu’importe, le sujet est inépuisable et bien trop sensible pour risquer la censure et l’hallali. La « Goétie de Céline » est un livre essentiel et son seul reproche est la difficulté de se le procurer, comme s’il était destiné qu’aux initiés…
Pierre Lalanne
dimanche 12 juillet 2009
Louis-Ferdinand Céline et l'idée de la mort

Comprendre la mort et sa malédiction… entreprise hasardeuse pour un homme aussi seul, vulnérable et angoissé par le destin tragique de l’humanité, résigné par l’habitude de subir leur propre folie. Céline consacre la puissance de son mysticisme à percer le secret des ombres, responsable des malheurs de son siècle; il en prédit les d’horreurs, mais en il paiera amèrement la note pour trop de lucidité.
Pendant toute sa vie, il côtoie cette mort à la fois terrible et sublime, navigue entre ses récifs et en longe les rives insondables. Il cohabite avec le néant, force l’obscurité, subit le silence, assume seul les risques, dénonce, prévient et accumule les haines. La sorcellerie de l’écriture célinienne est le résultat de cette recherche intime, un foisonnement d’émotions, un grouillement de fantômes et d’êtres étranges, un tâtonnement dans la nuit éternelle, la rencontre de spectres au détour de sentiers tortueux et d’enchevêtrements où le délire mystique se mêle à l’absurdité de l’existence.
Très tôt, il affronte cette mort dans sa représentation la plus terrible, la rencontre est directe et sans nuances; il apprend que « la raison d’État » ne fait pas dans la dentelle… Le choc! La guerre! L’esprit du temps! L’image de la réalité est cruelle et d’une absurdité complète. Il apprend, contrairement à la propagande habituelle des élites, que la guerre n’est pas un jeu de salon, parades d’uniformes, femmes, bénédictions et revues à cheval sur la grande place; celui qui crève là-bas n’a rien d’autre à gagner que l’oubli.
Sur le terrain, c’est pire que dans les histoires, la terre est nue, labourée d’obus, les arbres, les villes; la campagne enlisée dans une boue de sang et de putréfaction; tout cela n’est que recommencement et justification aux temps figés dans la mort. Fort de sa sensibilité, Céline entre dans la danse macabre par la guerre et la certitude de ses mensonges et de ses fausses promesses : la der des ders, la liberté, la démocratie, les valeurs, la morale, Dieu avec nous, le drapeau, la République, le courage, la gloire… le mensonge et la guerre toujours… une n’attend pas l’autre, indéfiniment, des siècles et des millénaires ainsi à se taper dessus.
La guerre et seulement la guerre, suffisance des généraux, complicité du politique et des curés… cette grande marche des civilisations, cent fois chantées par ceux qui restent et avivent le besoin de chair.
Puis, médecin, Céline constate la guerre des jours ordinaires, sa triste banalité, bouffer, produire, procréer avorter, la maladie, la vieillesse, la souffrance… encore crever… La mort en tant que moteur des sociétés… l’économie, la séduction, l’apprentissage, la médecine et même l’écriture, une bataille constante entre l’encre et le papier « sa peau sur la table » et au bout de tout cela, la nuit célinienne, éternelle, celle de chacun d’entre nous.
L’homme n’est pas un être de vie, mais de guerre, c’est-à-dire de mort. Là est la seule vérité; la finalité et nul n’y échappe.
Cette évidence est pourtant inacceptable aux yeux de l’ensemble et d’autant la refuse d’où une banalisation de l’acte de mourir et le refus de le considérer comme une normalité permanente. Comment réagirait Céline avec notre immortalité du moment présent où demain n’existe pas?
Le modèle Ford de Voyage est le pâle prélude à l’exclusivité de l’éphémère, la consommation ultra rapide et répétée à l’infinie, à la chaine, offrir l’illusion d’une vie trop bien remplie pour ne pas s’arrêter à songer à l’état de permanence de la mort. La nier, elle est devenue le taboue le plus importants de la vie, un non-sens absolu et un refus de la réalité.
Comment écrirait Céline, aujourd’hui sur la mort, la vie et ses mensonges?
L’humain ne meurt plus, il quitte le monde, part en voyage, traverse un long couloir attiré par une lumière, blanche et éclatante… une multitude d’élucubrations et de faux espoirs que Céline n’a jamais ressenti. Il a fréquenté la mort de trop près pour se farcir de rêveries religieuses sur l’éternité paradisiaque, la réincarnation ou l’intégration d’une énergie spirituelle liée à un grand tout féérique; sorte d’univers spectacle télévisé, big-bang, feux d’artifice et supernova en trois dimensions.
En fait, l’idée de la mort est devenue libérale et démocratique, la dernière étape du consommateur consciencieux de son importance et satisfait d’une vie passée à entretenir l’éphémère. À la fin, le moribond peut choisir parmi des dizaines d’options possibles, selon la mode du moment, le type d’éternité qui lui convient. Peu importe, il en a le droit et ne pourra revenir accuser les vendeurs de rêve de charlatanisme.
Plus que jamais, l’œuvre de Céline apparaît comme incontournable, elle replace la mort dans une juste perspective, c’est-à-dire au centre de la vie. Il en fait la seule vérité possible; la vie, l’existence, le bonheur, est le plus grand des mensonges, la plus grande supercherie. Dès la naissance, il n’y a pas d’autres options que la mort, toujours à venir, menaçante et Céline ne peut accepter que d’autres refusent de l’admettre, de voir la réalité… assurément par lâcheté, croit-il. Pour lui, la « grande faucheuse » n’est nullement un mythe, que l’Ankou, chaque nuit, remplit sa charrette de passagers et, la seule certitude est qu’il reviendra demain et encore après, jusqu’au moment où il s’arrêtera devant sa porte.
Pierre Lalanne
dimanche 28 juin 2009
Je confesse mon âme à Louis-Ferdinand Céline
Hugo, Balzac, des géants absolus, indécrottables face à l’histoire mondiale de la littérature. Impossible d’échapper à la mode sécuritaire de nos certitudes, de revenir, de critiquer, d’émettre des doutes sur la lourdeur et la fausseté. Des chefs-d’œuvre incontestés, embaumés dans la gloire et les honneurs et inutile de les lire tellement ils sont grands et gonflés d’orgueil, médaillés, statufiés, académisés; à quoi bon perdre son temps, suffit de les nommer pour notre satisfaction culturelle.
De nos jours, causer d’un écrivain sans l’avoir lu est preuve d’intelligence et de bon goût, le summum d’un intellectuel à l’affût, qui a autre chose à faire que perdre son temps à lire.
Il y a Zola, cet ancêtre, ce précurseur, un peu célinien avant l’heure, ce mal-aimé des biens pensants et bête noire des puristes aux mœurs irréprochables. Les Rougon-Macquart demeurent un enchantement où l’on devine une tentative d’explication de l’humanité dans un naturisme de bon aloi. Pourtant, Zola compte parmi les écrivains essentiels de l’évolution de notre « modernité ». Quant à Proust, il représente davantage le regret d’une époque bénie et le commencement d‘une littérature en fin de parcours et à bout de souffle.
Les classiques Russes, par contre, avec Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Tourgueniev possèdent un sens rare de l’émotion, capable de remuer l’âme dans sa profondeur avec leur facilité à s’accaparer de l’espace et du territoire, la neige, le vent et l’immensité des paysages, sans parler d’un sens particulier pour la fête avec ce mélange de nihilisme et de foi naïve. Le fataliste slave est enivrant, il est facile d’y plonger et ne plus jamais en ressortir. Pourtant, de par sa religiosité enfantine, le classicisme russe ne permet pas de saisir et comprendre le monde dans sa véritable destinée.
Quant à nos écrivains contemporains, ils s veulent les membres de la famille élargie d’une pseudo gauche, corrompue par leur avidité envers un pouvoir qu’elle croit pouvoir contrôler et qui leur permettra de transformer la société à leur image, gavée par les bonnes intentions de leur suffisance. Ils sont les choyés d’une société à l’idéologie unique.
Enfants d’une révolution ratée et d’une République basée sur les privilèges. États, médias, critiques, élites, ils se donnent bonne conscience par une glorification de chefs-d’œuvre destinés au service de leur haute moralité, basée sur les valeurs d’une majorité dite démocrate et « politiquement correcte »…
Malraux de « L’espoir », Sartre de «
Pour Camus, c’est le summum, il coince dans la gorge dès les premières pages, à désespérer de l’intelligence… À vomir dès la première dose… Et après, pour se consoler… Il faut bien lire. Oh! Il en existe d’autres, des contemporains, des centaines d’excellents écrivains, mais toujours l’insatisfaction, le vide, leur incapacité à comprendre et à saisir la triste réalité de notre évolution; tous ces livres par centaines qui dégagent une préciosité insupportable, un nombrilisme absolu. L’expression d’une France gonflée par l’orgueil de son passé et indifférente face à sa fin. Personne, n’y voit l’ouverture d’un gouffre gigantesque où s’enlisent nos sociétés dans une recherche fastueuse d’un bonheur matérialisme inatteignable.
Notre époque appartient aux héritiers de cette gauche, convaincus d’avoir réussi quelque chose de grandiose, cette élite décadente et joyeusement embrigadée dans l’esprit d’un bonheur universel basé sur les « droits de l’homme » plutôt que la justice. Cela valait la peine de sortir du christianisme pour s’enfoncer dans une nouvelle religion, recommencer le monde à partir d’une pensée basée excessivement sur de pauvres illusions de fraternité et d’égalité. Réformer le droit, humaniser le capital, ériger la production en valeur absolue.
Bien entendu, dans toute cette idéologie des bons sentiments, il hors de question de songer à Céline, il reste parfait dans son rôle unique d’incarnation du mal, le Méphistophélès de la littérature, chassé du panthéon de l’humanisme. Céline représente l’exemple de l’homme perdu ayant sombré dans une haine totale envers cette pauvre humanité qui ne demande qu’à être bonne. Vaut encore même mieux lire Hitler qui, finalement, est beaucoup moins dangereux; avec lui, on sait à quoi s’attendre.
Malgré la censure, les tentatives à le réduire à un lumpenprolétariat des lettres, l’écrivain maudit impose quand même son sens de la musique, ce lien essentiel entre les mots, les phrases et leur impact sur l’esprit. Le verbe célinien surgit de l’obscurité, telle une lune dans la nuit. L’expression de son écriture n’a rien à voir avec les concepts philosophiques ou religieux dont les élites se servent allègrement pour justifier la misère, la souffrance et l’esclavage de la condition humaine : « le monde est une vaste entreprise à se foute du monde ». Il n’a rien d’autre, dès la naissance, la mort plane au-dessus de nos têtes et attend le bon moment pour fondre sur nous et nous anéantir, c’est la seule vérité possible.
Devant, derrière, au centre, toujours l’obscurité de la mort. L’espoir du monde meilleur, terrestre ou autre est une chimère inventée par les curés et les révolutionnaires de toutes les époques. Dès les premières lignes de Voyage…, Céline pose les conditions de l’existence humaine, identique à n’importe quelle naissance… « Ça a débuté comme ça… moi j’avais jamais rien dit » (rien demandé??)… et à la fin du livre, c’est l’après, la mort, inévitable… « …qu’on en parle plus. » La vie, le destin de l’homme se résume en ces phrases, le commencement et la fin. Toute la puissance de Céline s’articule entre ces deux constats. Aucun Dieu, aucune révolution et surtout, aucune littérature, ne peut surpasser cette terrible réalité.
La finalité célinienne est un lever de soleil sur un champ de bataille, les vivants enterrent leurs morts et préparent le terrain pour la prochaine fois; car la lumière même est une illusion, puisqu’elle s’éteindra et mourra à son tour. Même Dieu est mortel, aucun autre écrivain n’était allé si loin dans l’absolu, droit au but dans le néant avec cette verve de l’apocalypse. Céline n’a aucune pitié pour ceux qui croient.
Céline a vaincu la littérature, ramené les rêves et les illusions à leur juste mesure; il a montré que nous vivons sur le mensonge et que le seul Dieu, la seule révolution possible, c’est la mort… Le reste, c’est du bourre mou.
Pierre Lalanne
