lundi 1 février 2010

Louis-Ferdinand Céline et la poursuite du délire


Peut-il y avoir trop de livres et d’études consacrés Louis-Ferdinand Céline? Il semble que la réponse va de soi… La preuve incontestable que Céline nous échappe encore et, son mystère, loin d’être résolu, s‘épaissit dans de stupides querelles.


Force est de constater que l’écrivain demeure insaisissable. Inaccessible et impénétrable, il se moque de notre refus et notre incapacité à vouloir le comprendre dans sa globalité… Aussitôt que l’on pense saisir un élément fondamental de son œuvre ou d’avoir, par exemple, cerné les sources de son antisémitisme, il s’enfuit, nous glisse entre les doigts… C’est simplement que bien des analyses ne tiennent pas la route, se limitent à la facilité et se perdent dans le décor… la façade des choses, des évidences et des certitudes.


La «raison» première voudrait que la cause soit politique, culturelle et historique; il s’agit d’une justesse sociologique que l’on accepte sans trop s’y attarder. Le hic est que l’écriture célinienne se situe au-dessus de la politique... Pour Céline, la culture et l’histoire sont des concepts figuratifs qui masquent une autre réalité, abstraite, métaphysique et obscure. Elle se situe bien au-dessus de la vulgarité de l’homme qui se contente de travailler, bouffer, baiser, dormir et tuer lorsque l’occasion se présente. La réalité célinienne est toute autre, n’est jamais celle que nous regardons froidement, mais toujours celle que nous refusons de voir… Celle qui est dernière… Qui se cache et nous déstabilise.


Ainsi, Céline dénonce la faiblesse biologique de l’homo sapiens et de son incapacité à contrôler le monde qu’il a lui-même créé par sa condition de dénaturé. Monde impitoyable que l’humain crée, organise, érige en système immuable et d’une perfection à l’image de sa prétention. En l’homme, tout est supérieur, mais il ne possède aucune mainmise sur les évènements qu’il provoque… Il n’est que le jeu de ses propres instincts où la raison reste la justification de ses actes.


Dès «Voyage au bout de la nuit», les critiques tentent de restreindre l’écrivain et sa nature à travers l’odyssée de Bardamu :


«Cet individu (Bardamu), jeté dans un univers hostile et qui n’a qu’un destin, celui d’être promis à la mort, est radicalement seul, et n’a rien à espérer de quiconque. Ses semblables voués à la même désolation ne lui seront d’aucun secours, d’autant que personne ne peut imaginer sortir d’une sorte de déterminisme biologique auquel l’espèce humaine n’échappe pas. C’est que l’homme, selon Céline, la conscience réduite, est dominé par l’animalité. L’homme ne vit que pour la satisfaction égoïste de ses besoins, guidé par l’instinct. Le pessimisme de Céline est sans issue». Céline Yves Buin (P. 186)


Cette interprétation, tout à fait exacte, se confirme avec «Mort à crédit» et, les biens pensants de l’époque (et de la nôtre), ne peuvent accepter une telle vision de l’homme, cette merveilleuse créature en devenir et à l’image de Dieu, donc parfaite, ne peuvent souffrir d’un tel pessimisme. Ses pamphlets et les évènements lui donneront raison, mais, la réalité de l’après leur échappe et les jugements sur l’écrivain sont terribles… Le sort en est jeté. D'ailleurs, cela transparaissait depuis «Voyage», diront-ils, la bête est en lui… Génie, peut-être, on l’admet du bout des lèvres, mais un génie des ténèbres. Céline est un être malfaisant doté d’un pouvoir de séduction diabolique. Il n’y a qu’à regarder ses yeux.


Depuis que Céline est Céline, et ce, jusqu’à nos jours, notre perception reste limitée par cette dualité de génie du mal, analyse parcellaire, compartimentée et même banalisée par notre incapacité et notre refus à chercher au-delà des interprétations admises, certes intéressantes, mais insuffisantes pour tout bâcler en un trait de plume et passer à un autre écrivain, beaucoup plus fréquentable, un humaniste de préférence…


Pourtant, Céline demeure un immense sujet d’étude, c’est à croire qu’inconsciemment nous refusons l’idée générale qui est galvaudée. C’est ainsi qu’à force de lectures et de découvertes, nous isolons de petites nuances dans le bloc de certitudes admises, des interprétations subtiles, des évènements en apparence sans importance que l’on place peu à peu en perspective, des évidences biographiques qu’il importe de concevoir autrement; des opinions à revoir, à relativiser en fonction de «l’homme Céline» et qui suggèrent de nouvelles hypothèses en poussant un plus loin dans les fissures de l’inconscient célinien.


Céline déteste la «Raison», seule compte l’intuition et l’émotion et ces sentiments ne s’expriment véritablement que par l’exploration du fantastique, des ténèbres, lieux de nos origines incertaines, légendes et peurs ancestrales. C’est là précisément que nous devons chercher à le rejoindre pour saisir toute la sensibilité et la profondeur de l’écrivain. Céline veut réinventer le monde, offrir à l’homme une dernière chance de rédemption… Là se cache une partie du «Mystère Céline».


À mesure qu’elle progresse, l’œuvre se confond avec l’écrivain… Bardamu est l’ombre de Céline et, au fil des livres, les rôles se transposent et finissent par s’inverser et s’unir dans un amalgame de sortilèges, laissant une marque profonde dans l’imaginaire du lecteur… Comme si Céline cherchait à tout reprendre à zéro, à dégager une route encombrée par les débris et les morts de nos échecs. Il veut nous montrer quelque chose, mais quoi? Les fondements de notre fragilité? Cette peur de la mort que nous ne parvenons pas à maîtriser et qui nous rend si pesants? Immondes? Suffisants?


L’union de Bardamu et de Céline, sorte de Golem des temps modernes a donné naissance à un nouveau «Juif errant» qui, cette fois, est puni par les hommes et non par Dieu. Jusqu’à la fin de l’histoire, jusqu’au moment où nous saisirons la légèreté de l’imaginaire, il est condamné à parcourir notre impuissance collective sans jamais s’arrêter. Son voyage est un Livre Unique en réécriture constante où chaque phrase, tournure, invention est un cri et un hurlement dans la nuit, une parabole qui illustre de notre fragilité et notre lourdeur devant notre destin. Bardamu/Céline nous apparaît insupportable, car il représente le spectre de l’humanité, immonde reflet qui passe de la vie à la mort dans une interminable danse macabre.


Céline erre parmi les ruines de nos délires et inscrit ses prophéties en caractères runiques, inscriptions millénaires qu’il découvre à force de travail et de réécriture en faisant surgir le jus de son inconscient… qui est aussi le nôtre… Cette écriture va bien au-delà du génie et de la littérature et c’est pour cette raison que l’on ne parvient toujours pas à la comprendre, à la déchiffrer, à l’interpréter de manière acceptable.


Ce ton si juste… Cette petite musique ensorcelante, fascinante… chamanique. Elle nous pénètre, comme le son d’un tam-tam et nous amène peu à peu en un état de transe sauvage. Il suffit de se laisser porter et l’effet agit instantanément… nous partons avec lui en voyage… en voyage au bout de soi… au bout de «l’être» «dans la nuit où rien ne luit». Mais avec lui la peur est supportable, car il ne ment jamais sur la destination finale.


L’énergie de cette musique est inépuisable et sa source nordique, mais, bouillante, se trouve dans la transposition du réel en imaginaire; c’est-à-dire que pour Céline le réel est forcément limité, mais peut se transformer et devenir multiple et infini par la magie de l’imaginaire et de son Verbe; incontestablement, Céline est maître du Verbe. D’un mot, d’un fait, d’une rumeur, il forge mille interprétations, mille possibilités, mille fabulations; il déstabilise lecteur, chercheur ou pourfendeur un peu trop sérieux, qui préfère compter les puces plutôt que se laisser soulever par la musique… On sait qu’aux USA, Bardamu est devenu compteur de puces…Clin d’œil à l’imaginaire fermé de nos sociétés modernes... Ford! Travail à la chaîne et plus tard, la télévision.


Insaisissable, parce qu’entier; occulte, parce que multiple… On le croit communiste, anarchiste, fasciste, antisémite… Céline n’est rien de tout cela… Il est au-dessus, il imagine… Il transpose… Il l’est tout à la fois et n’est rien. Il est mystique. Il est Dieu et Diable… Onde et nuée… Phénix et sorcier… Légèreté et raffinement. Il est délire!


Ses actes, ses choix et leurs conséquences historiques sont extérieurs à sa réalité et ne constituent en rien une tare ou une hérésie, mais bien un cheminement, une nécessité, une exploration pour sa quête intérieure, cette seconde réalité, qu’il dépèce et transpose en imaginaire, démontrent l’extrême fragilité et le dénuement de l’individu face à ces aspirations de bonheur et d’éternité.


Ce besoin de se démarquer du réel, de briser l’enchainement logique des évènements dépasse la banalité meurtrière et répétitive du monde dans lequel il vit. Cela s’inscrit plutôt dans une volonté consciente de la recherche d’un délire mystique, la nécessité d’offrir non pas une alternative, mais une explication digne de l’absurdité humaine et de ramener le destin de l’homme dans sa juste perspective... La mort et le néant, rien d’autre. Cette obligation métaphysique de nous démontrer en forme de paraboles, l’absurdité de l’existence, l’a conduit jusqu’aux extrémités, mais pas nécessairement celles que l’on croit connaitre. Il s’y est rendu en toute conscience, en sachant toute forme de retour impossible. Céline est prisonnier de l’homme, car il est son seul accusateur.


Obéissant aux lois de l’univers, Céline est tout en rythme, un mouvement perpétuel, le centre d’une galaxie, un mythe éternel, les mystères de la mort, des âmes errantes, fééries et Sabbats dissimulés dans la profondeur nordique des forêts sacrées, des fleuves et des mers, chemins liquides aux origines nébuleuses, couches de limons superposés où reposent ses ancêtres, Cro-Magnon, Neandertal, néolithique, Celtes, Gaulois, Bretons, Francs, Normands, Français…


Il est faux de dire que Céline est un nostalgique, mais, à travers la succession des temps et de la reproduction animale, il montre que tout est forcément lié par ce limon des origines et qu’un avenir sans passé est un mur sur lequel l’on ne peut que s’écraser, et cela, seul l’imaginaire peut l’expliquer et, surtout, le protéger.


Il cherche à nous prévenir que le mur est devant et que l’oubli est pire que l’ignorance… Ses écrits constituent une invitation à un retour nécessaire sur nous-mêmes, une «bible» nouvelle contre le totalitarisme du Dieu unique et, par extension, de la raison et de la science. Céline ne croyait pas à un Dieu unique, mais à cent et à mille : Fées, génies, sirènes, spectres, lémures et revenants… La science détruit le passé et réduit l’imaginaire à des formules mathématiques. Lorsque Céline affirmait que la race blanche avait perdu à Stalingrad… C’est le dernier soubresaut du monde des fées et des démons qu’il percevait, bien au-delà de la défaite allemande, il voyait l’Europe d’aujourd’hui et de demain.


Son œuvre reste inachevée, mais ouverte… elle se poursuit d’elle-même. Elle se recompose par l’accumulation de nos lectures et de nos interprétations et devient, par le fait même, des révélations… des pistes, sentiers et fleuves, qu’il nous invite à en emprunter et à explorer. L’œuvre, à mesure que s’écoule le temps et son espace, se transforme en une kabbale dont il faut percer les secrets, briser les codes afin de redécouvrir nos appartenances… l’odeur de la mer et du territoire, le sens aigu de la tribu… La richesse de la langue… la nôtre… Personne n’a aimé et défendu la langue française, comme lui.


Depuis Céline, plus personne n’écrit comme avant Céline. Avec lui, la littérature a fait un saut immense dans le temps pour plonger dans une nouvelle couche de limon, terreau fertile à la création et au renouveau. Malheureusement, terrorisée par cet abime de nouvelles possibilités, elle a préféré se figer, se recroqueviller et s’est desséchée à force d’hésitations. Ses successeurs, s’il y en eut, furent incapables de poursuivre la tâche, le cœur des mots pour ne pas dire de la France, s’est arrêté de battre, le 1er juillet 1961. C’est tout! Céline n’avait pas de disciples, d’apôtres, il était seul. Quelques admirateurs et c’est tout… Il était maudit! Il l’est toujours!


Le sort de Céline est peu enviable pour celui dont l’écriture est un métier… «le métier d’écrivain», de «faiseurs de livres» de monteurs d’histoires, la somme tranquille de petites insignifiances où la profondeur du nombril des uns et des autres assurent la distribution des prix littéraires. La carrière, l’Académie, la Légion, le Nobel… Le roman a perdu sa raison d’être, le roman ne sert plus à rien, disait-il, la magie entre l’écrivain et le lecteur n’opère plus. Elle est momifiée dans les présentoirs des grandes surfaces. L’écrit n’est plus qu’une fonction mineure, un outil secondaire du film ou de la série télé, la force du verbe s’est éteinte avec Céline.


Alors, délires céliniens et exagérations que tout cela? Bien sûr que oui! L’exagération est le sens unique de la vie et le délire celui de l’espoir et de la mort.


Yves Buin dans son «Céline» publié chez Folio, fait ressortir l’importance du séjour de Céline à Londres en 1915. Il montre surtout la métamorphose de Céline survenu dans une période de temps très court, qui peut illustrer le délire célinien. Même si Buin refuse d’aller trop loin dans cette direction, sa vocation a peut-être débuté là-bas… Période obscure dont on ne sait pas grand-chose, propice aux légendes et au fantastique, «Guignol’s band» en sera le chef d’œuvre.


Voilà ce que constate Buin en examinant une photographie de l’époque de Londres…cela se passe de commentaires :


«Une photographie d’identité de 1915 peut, là encore, nous servir de jalon. On n’y voit plus le Louis martial puis convalescent de 1914 mais un tout autre homme : débraillé, les cheveux en bataille, le regard étrange et narquois soumis à des puissances obscures, un visage d’aube agitée qui pourrait être celui d’un convict, d’un dément, d’un terrorisme révolutionnaire. Il est loisible de commenter sans fin tant ce visage est différent, à quelques mois près, de ce qui était montré auparavant. Une mutation s’est-elle produite? Une révélation a-t-elle eu lieu? De qui? De l’être? La photo impressionne par son authenticité, un insaisissable qui, sans doute, n’est pas loin d’une folie qui affleure et qu’on est incapable de nommer. Fugitive apparition de ce qui se préfigure de l’écrivain à venir et que l’on se complaira, à l’âge mur, à désigner comme visionnaire, halluciné, monologueur inspiré et volontiers prophète de malheur.» (p.77)


En fait, Louis Ferdinand Destouches avait le choix entre devenir écrivain, guérisseur ou prophète, les trois éléments se sont imposés et superposés. Cette combinaison lui a permis de devenir Louis-Ferdinand Céline, dernier maître du Verbe et de l’imaginaire.


Pierre Lalanne




dimanche 17 janvier 2010

Louis-Ferdinand Céline et notre avenir



Céline n’avait pas une très grande confiance en l’avenir de l’humanité, son arrogance et ses manières hautaines d’afficher sa supériorité et sa confiance absolue en son destin. Il regrettait l’incapacité de l’homme moderne à montrer une certaine modestie devant ses réalisations basées strictement sur la science et la raison; il suffit de s’adapter, de changer un Dieu pour un autre et les problèmes s’en trouvent miraculeusement résolus.

Pour Céline, Dieu représente la recherche d’une légèreté de l’esprit afin de contrer la puissance brutale de l’homme et sa vulgarité naturelle; vulgarité qui dissimule le plus grand des désarrois. En refusant d’admettre que l’existence est fondamentalement basée sur un mensonge et que la mort est la seule vérité possible, l’homme transforme sa nature en une ignominie. Alors, cette quête de la légèreté, comme toute recherche d’absolue, il la croyait inaccessible, mais nécessaire afin de comprendre et d’affronter.

Pourtant, nous savons que cette légèreté, il l’a parfois senti virevolter autour de sa plume et se poser sur ces mots qu’il devait inventer pour s’élever au-dessus de ce qu’il appelait la vulgarité. Pouvait-il se douter, dans son acharnement à trouver la justesse que, pour notre plus grand plaisir, il y est parvenu :

«Je n’aime pas ce qui est commun, n’est-ce pas, ce qui est vulgaire. Je veux dire qu’une prison est une chose distinguée parce que l’homme y souffre, n’est-ce pas, tandis que la fête à Neully est une chose très vulgaire parce que l’homme s’y réjouit. C’est ainsi la condition humaine». Cahier Céline 2, Gallimard p.128

Céline possède cette force rare de pouvoir résister au dogme de la supériorité de l’homme sur le reste de l’univers, d’être en mesure d'aller au-delà du mensonge et de la réduire en une peau de chagrin. Cette attitude de se situer au-dessus de la banalité, de ne devoir rien à personne, de penser et d’agir au nom d’aucune idéologie, organisation politique où religieuse, fut également l’instrument de son malheur. Constamment, il a suivi le chemin de sa propre sensibilité et non celle programmée par les circonstances et la nécessité; sa sensibilité extrême constitue à la fois son ouverture au monde et sa défense contre ses abus.

Louis-Ferdinand Céline n’a jamais endossé de chemises brunes, noires ou rouges. Il a porté un temps le sarrau blanc de la médecine et de ‘innocence afin de soulager la souffrance. Mais, la plupart du temps, il est resté nu devant l’horreur qu’il a côtoyée toute sa vie. C’est pour ces raisons que dans ses livres, Céline a transposé la réalité en épopée; épopée inversée qui dénude l’homme, plutôt que de le glorifier selon les besoins d’un pouvoir ou d’un autre.

En l’espace de 67 ans, il passe brutalement de la cavalerie du 12e cuir avec cuirasse et casque à plumes, à l’explosion de la première bombe atomique; de la guerre des tranchées à la destruction systématique des villes par les forteresses volantes pour aboutir à la prolifération de l’arme nucléaire. La grande nouveauté du siècle est l’utilisation systématique de la terreur totale, contre les populations civiles.

Il s’agit pour Céline de l’aboutissement logique de 1789-1793, la grande victoire de la raison, des droits de l’homme et de l’égalité républicaine; la légitimité du pouvoir politique d’imposer au citoyen la nécessité de tuer au nom du progrès et d’imposer les dogmes d’une nouvelle religion. D’une activité jadis habituellement réservée à la noblesse et aux mercenaires, le concept d’égalité surgit sous le couperet de la guillotine, la guerre devient citoyenne et, ô merveille, également révolutionnaire. Elle confirme la notion de liberté et assure au citoyen l’accomplissement des ses devoirs envers la patrie gardienne de ses droits, avec comme résultat tangible, l’accroissement considérable du nombre des massacrés lorsqu’il y a conflit.

Pour Céline, là est plus grande abomination, cette gloire des armes, accessible au plus grand nombre…

«La forme n’a pas d’importance, c’est le fond qui compte, Il est riche à souhait, je suppose. Il nous montre le danger de vouloir trop de bien aux hommes. C’est une vieille leçon toujours jeune.» La vie et l’œuvre de Semmelweis, Denoël et Steele p.31 1937

Outre les deux grands conflits mondiaux, il a connu la révolution bolchévique avec ses guerres civiles, ses famines planifiées, ses purges, ses procès, ses goulags… la revanche des damnés de la terre. Puis aussi la guerre d’Espagne, ce grand champ d’exercices des futurs belligérants de 39-45. Après, ce fut la révolution chinoise, la création d’Israël avec ses conséquences, la guerre de Corée, la désorganisation de l’Empire britannique et la formation de nouveaux, soviétique et américain.

Parallèlement, il assista à la réduction lente et progressive d’une France jadis influente; cette France vaincue et doublement occupée, anciens et nouveaux maîtres se succèdent au gré des conférences internationales… Yalta légitimiste les nouveaux joueurs… «Le Vatican… Combien de division», demandait Staline? Ce message, s’adressait directement aux états vaincus par le nazisme, dont, en tout premier lieu, la France et ce, pour bien marquer qu’elle ne représentait plus rien, sinon qu’un vieux rêve dépassé d’égalité et de fraternité. D’ailleurs, la réalité l’a rapidement rattrapé, la France… Indochine, Algérie… Lente agonie.

Enfin, les amis d’hier sont les ennemis d’aujourd’hui, la Guerre froide et la menace planifiée du feu nucléaire sur les populations civiles. Pour la première fois de son histoire, l’homme devenait capable de rayer toute forme de vie sur la planète. Céline y voyait l’aboutissement de la victoire de la raison et du progrès; victoire qu’il anticipait déjà en écrivant, dans les années vingt, sa thèse de doctorat. L’humanité sous le dogme absolu de la science et de la nécessité d’une marche ininterrompue vers le progrès et le développement afin de contrer les menaces nouvelles de cette fin des temps atomisée…

Il est facile de poursuivre leur logique jusqu’à aujourd’hui, équilibre de la terreur nucléaire devenue équilibre de la terreur environnementale, toujours pour des solutions à caractère strictement scientifique, dans un but de profit et d’enrichissement. Pour les maîtres, c’est sans fin et la populace paie la note et s’oublie dans les fêtes et les commémorations.

Le Spoutnik, image chère à Céline, constitue le prélude aux nouvelles conquêtes, l’homme est à la grandeur de l’univers, les possibilités sont infinies, la prise de conscience que la planète sera bientôt trop petite et qu’il faudra penser un jour à s’emparer de tout ça et le revendre à ceux qui en ont les moyens. Symboliquement, le moment est crucial, la prise de conscience que l’humain mérite mieux que son village d’origine et doit viser plus loin… à la hauteur de ses aspirations et de ses capacités, la préparation à la mise en place des grands ensembles, l’Europe… le marché global puis, avec le temps, la gouvernance mondiale… cette fin de l’histoire tant espérée… La banalisation totale de l’homme, anonyme et esclave de la raison.

Nous sommes tous en devenir, des mutants, des Bardamus virtuels, des errants égarés dans les ténèbres de la toile où, quelque part, se terre la bête, le lieu sacré de nos futures guerres… Rappelons-nous : les formes changent, mais le fond demeure. Ce « meilleur des mondes », l’avenir à la Ford, annoncé par Céline, l’embrigadement de chaque être dans une industrialisation à outrance, dans une fuite en avant incontrôlable. Nous en sommes la concrétisation, un rouage de l’avenir… l’expression parfaite de notre impuissance et de notre solitude extrême.

Nous ressemblons probablement aux derniers païens devant la montée inexorable du christianisme, de son arrogance triomphante et de l’impuissance du petit à empêcher la destruction de ses vielles idoles, ses arbres sacrés, ses fées et gardiens du logis, ce merveilleux transmis de génération en génération et qui entretient l’imaginaire. Païens ostracisés, obligés de se convertir aux nouveaux Dieux pour de nouveaux mensonges et des maîtres avides de propager la vérité.

La lucidité de Céline est à la fois foudroyante, choquante et implacable, elle nous déstabilise dans ce que nous avons de plus précieux, nos certitudes et notre naïveté envers l’avenir aux mille promesses. Prenons seulement comme exemple la manière dont Céline décortique cette merveilleuse invention qu’est, en 1955, la télévision. Personne mieux que lui en aura compris aussi simplement les mécanismes et ses formidables possibilités comme instrument de progrès et de propagande :

«C’est un prodigieux moyen de propagande. C’est aussi, hélas! Un élément d’abêtissement en ce sens que les gens se fient à ce qu’on leur montre. Ils n’imaginent plus. Ils voient. Ils perdent la notion de jugement et ils se prêtent gentiment à la fainéantise. La TV est dangereuse pour les hommes,»

«La télévision, tout ça ce sont des abrutissoirs tout à fait tellement inférieurs… Le quotidien, le mensuel, tout ça… Tellement massif que même les esprits solides résisteront pas à ça…Y seront abrutis dès l’enfance… Et tant pis alors, l’alcool, l’auto, la télévision, le quotidien, l’hebdomadaire… Pis l’climat, n’est-ce-pas…Non…» dans : Céline, Yves Buin, p.424 Folio

Le Siècle de Céline est une période charnière de l’histoire, celui de la démesure, des derniers soubresauts d’un ancien monde et l’émergence de celui qui va le remplacer, la lente agonie des nations et des peuples, la fin des différences. Céline a tout vu, tout connu, tout observé, tout pressenti de cet état en devenir. Son extrême sensibilité au monde et à son devenir, l’a conduit jusqu’aux aux portes du délire mystique.

Pour terminer, revenons sur les derniers mots de cette citation : «pis l’climat»… étrange, non? Comme si cela n’avait aucun rapport avec le reste de sa phrase. Bien sûr, il veut dire le Sud, le soleil de plomb, la chaleur insupportable, l’humidité des tropiques qui apportent la dégénérescence aux races du nord. Pour Céline, le danger ultime vient du Sud… sa Terre promise ce situe dans un outre-Nord fabuleux, lieu de ses origines Bretonnes et Celtiques, à jamais perdus dans la mouvance des hordes guerrières.

Toutefois, avouons tout de même que ce «pis l’climat» nous amène au réchauffement climatique, qu’il soit imaginaire, causé par l’activité humaine ou simplement naturel. L’expression apparaît d’autant plus bizarre dans la bouche de l’écrivain que Céline est justement mort un jour de grande canicule, comme pour un dernier avertissement contre les menaces du Sud; comme le prélude des châtiments qui menacent l’Occident. Un drôle de hasard tout de même… comme ça, sans prévenir, à la fin d’une phrase, mine de rien, trois mots esquintés, Céline en ermite, prophète du Nord, surplombant Paris.

Ainsi, on s’étonnera toujours de ses dernières années à Meudon, réduit à l’état de clochard, jouant pour la galerie son rôle de maudit. Pourtant, son état de dénuement, de vie d’ascète, se consacrant entièrement à l’écriture, ne signifie-t-il pas un besoin pressant? Celui de nous transmettre, avant de mourir, ces mots qui permettent d’entendre sa musique, non pas pour une liberté de façade, mais l’accès à la légèreté de l’esprit afin d’affronter, en toute quiétude, la seule Vérité qui nous appartient.

Pierre Lalanne

vendredi 1 janvier 2010

Louis-Ferdinand Céline et Albert Paraz



Le Gala des vaches

Valsez saucisses

Le menuet du haricot


Albert Paraz, Pamphlets, préface Jacques Aboucaya, L’Age d’homme 2003


Albert Paraz est un personnage curieux, étonnant et mal connu; ingénieur, homme d’affaires en banqueroute, anarchiste, militaire réformé, tuberculeux, peintre, scénariste, chroniqueur et écrivain; mille métiers, mille misères. Une sorte d’homme-orchestre, doté d’un sens aigu de l’observation du quotidien et imprégné de justice, mais d’une intransigeance absolue envers ce qu’il considère l’absurdité des systèmes politiques qui, en fonction de leurs intérêts, entretiennent les pires abus, les encouragent et s’en nourrissent.


Un homme d’une sincérité arbitraire et sans concessions pour la connerie humaine, un sens inné pour l’équité où, dans son esprit, le faible et le persécuté ont droit à toute sa considération, son énergie et sa défense inconditionnelle.


Malade, sans argent, condamné à une quasi-inactivité, chassé des hôpitaux où il passe, errant de sanatoriums en maisons de santé, Paraz, amorce en 1947, l’écriture d’un journal qui va se transformer rapidement en des chroniques pamphlétaires où la défense de Louis-Ferdinand Céline deviendra le pivot de son écriture. «Le Gala des vaches» est publié en 1948, suivi de «Valsez saucisses» en 1950 et, inachevé, «Le Menuet des haricots», ne paraîtra qu’en 1958, après la mort de Paraz, en septembre 1957.


Paraz voue une admiration sans bornes à l’écrivain et ne s’en cache pas, il la crache à qui veut l’entendre, la développe avec passion et l’argumente avec la verve et l’originalité qui caractérise si bien son esprit libertaire. Ces trois livres sont avant tout un cri contre l’indifférence envers le sort de Céline et la haine généralisée qui l’accable. L’anarchisme de Paraz, son scepticisme à l’égard des institutions et sa grande sensibilité envers toutes les formes de malveillance le poussent dans les bras du proscrit afin de le tirer de sa nuit.


Pourtant, en 1947, ils se connaissent très peu :


J’ai connu Céline en 1934, dans un bistrot de la rue Lepic. On s’est tout de suite tutoyé avec la même cordialité et le même abandon que maintenant, il anticipait avec une simplicité d’extra-lucide quinze ans d’amitié, je précise qu’il n’avait pas été question de présentations, il me prenait pour un client quelconque qui vient boire son café en vitesse. Plus tard, je lui ai donné le manuscrit de Britu, il l’a lu et m’a dit : «Va voir le père Denoël, c’est un Belge! (Le Galla… P.174)


Malgré cette méconnaissance mutuelle et probablement grâce à elle, parce que libre de toutes attaches, de contraintes et de souvenirs communs, une correspondance effrénée et originale va se développer. Le 1er juin 1947, Paraz reçoit une première lettre de Céline, à la suite de l’envoi de l’un de ces livres.


C’est ainsi que «Le Gala des vaches» raconte ces premiers échanges épistolaires entre les deux hommes, contacts qui deviendront rapidement fraternels, comme si, finalement, par l’écrit, ils parvenaient à se découvrir et se rejoindre. L’un enfermé dans sa maladie et l’autre dans sa solitude nordique; ce qui n’aurait pas été possible autrement, le devient par la force des circonstances. L’amitié, la solidarité n’ont pas nécessairement besoin d’une relation de visu, entre quatre yeux, d’un contact direct pour s’épanouir et se consolider, le rythme des mots et des échanges peut suffire.


Pendant toute la période d’exil, Paraz informe Céline de ce qui s’écrit et se raconte à son sujet, les commentaires, les rumeurs, les articles, les insultes des uns et des autres, les faussetés, les saletés, c’est lui qui l’alimente. Il sera le premier à l’informer de la parution l’article de Sartre sur la question juive dans «Les temps modernes» et sa phrase coupe-gorge… si Céline a collaboré c’est qu’il a été payé par les nazis… Sa réponse, «À l’agité du bocal», proposé à la NRF, est refusée par Paulhan parce que Sartre est déjà une vache sacrée et que cela pourrait nuire à Céline. Elle sera publiée pour la première fois dans le «Galla des vaches».


Ainsi, Céline découvre un correspondant qui le comprend, le stimule et le provoque, lui redonne ce goût de la France qui lui manque terriblement. Dans sa biographie de Céline, Frédéric Vitoux a bien décrit le caractère de cette correspondance, essentiel pour le moral de l’exilé :


«Céline en difficulté au Danemark, proscrit, maudit, en attente de jugement, voilà l’occasion de lui écrire, de l’encourager, de braver les modes, les conformismes de la pensée, le confort idéologique et épurateur de l’époque. Et Paraz se démènera sans compter pour aider l’écrivain, à la mesure de ses moyens et de ses relations. Leur correspondance sera pour l’auteur du Voyage comme une formidable bouffée d’oxygène, une façon de briser sa solitude, de respirer un peu l’air de Paris.», «Une vie de Céline» Grasset, P. 470)


Il est dommage que Céline eût l’habitude de détruire systématiquement toutes les lettres qu’il recevait. En effet, avec l’anarchisme incisif de Paraz, ses commentaires sur l’actualité, son style provocateur et moqueur, ses manières d’insinuer, de déduire et de conclure, produisirent chez Céline les réactions qui engendrèrent ses plus belles envolées épistolaires. C’est plus de 350 lettres que Céline adresse à Paraz sur une période de dix ans et avec une grande intensité pendant l’exil danois.


D’ailleurs, Paraz était sensible au style épistolaire de Céline :


«Les lettres de Céline ont la richesse, la beauté, l’intelligence de l’évènement, la résonnance avec les ondes secrètes qui sillonnent l’univers et aussi la compréhension du plus petit battement des artères. Il tombe toujours à pic sur le mot juste et s’il ne le trouve pas il l’invente. (…) La graphie de Céline est d’une rapidité, d’un galop, elle ne touche pas terre, parfois son élan est tel qu’une trace à peine est marquée pour tout un mot». « Le galla des vaches» P.117


Avec son autorisation, Paraz utilise donc les lettres de Céline pour composer la structure de son premier livre consacré à la défense de l’exilé. «Le Gala des vaches» en est parsemé où, sous la forme de commentaires percutants, l’on peut suivre en parallèle les efforts de Paraz pour la réhabilitation de son correspondant tout en décrivant la situation politique de la France sous l’Épuration.


Paraz ne s’attarde pas seulement à répondre à toutes les attaques dont Céline est victime, mais décrit aussi son existence de malade à l’intérieur des institutions de santé où se mêlent les mesquineries du personnel, la stupidité des infirmières et l’indifférence des médecins assis sur leur petit pouvoir de bureaucrate, et cela, toujours dans son style direct et rapide, qui ne sombre jamais dans les nuances ou l’apitoiement.


Exemple, une pétition qu’il fait circuler, réclamant le retour des boches, sous prétexte que les malades étaient mieux nourris et soignés pendant l’Occupation que par le nouveau pouvoir sous le contrôle des «résistants», plus prompts à fusiller qu’à panser les plaies de cinq ans de guerre. Imaginer, dans le contexte de ses années, des malades réclamant le retour des Allemands… comme provocation, il est difficile de faire mieux…


Pour Paraz, c’est une question de principe, tout au long de ces trois livres, il attaque férocement la «Résistance» au pouvoir, ces Français qui assassinent d’autres Français, sont pour lui inacceptables et transforment ces «héros» en vulgaires criminels. Il affirme. Il hurle à qui veut le lire, que les acteurs du grand nettoyage, ont beaucoup plus de cadavres sur la conscience que la Gestapo… les rafles contre les juifs sont comprises dans ses comptes.


Il s’attaque violemment aux nouveaux tortionnaires, qui règlent leurs comptes, éliminent pour occuper les bonnes places… contrôlent l’appareil judiciaire, censurent les journaux et les écrivains. On peut facilement penser que Céline a certainement été sensible à ce type d’échanges.


À sa parution, avec un tel contenu, «Le Gala des vaches» fait scandale. Comment en douter? Du côté de Céline, plusieurs s’émeuvent et le mettent en garde des conséquences d’être le personnage principal d’un tel brulot, du tort immense que ces écrits pourraient lui faire, le procès à venir et sa condition d’exiler qui pourrait bien se poursuivre indéfiniment. Les avertissements et les mises en garde se succèdent et Céline doit se résigner.


Il écrit à Paraz…


«Oh tu sais maintenant je crois qu’il faut arrêter la musique des lettres publiés. Jamais répéter rien. Là c’était fortuit, innocent de ma part, c’était bon. Maintenant ça serait du putanat – du truc – Commerce. (…) Oh chiottes les Galas! Épicerie! Qu’ils se vendent! J’en donne pas ici. Tout est compris de travers. N’envoie rien!... Voilà Dr Camus, Daragnès, Mikkelsen, outrés - , et Marie c’est sûr! On est en pétard avec le monde! Plus rien à faire. Tout est mal pris. A l’agonie on trouvera qu’on râle mal.»(Lettre, Céline à Albert Paraz, Gallimard p.108)


Tel un écolier pris en faute et à qui l’on tape sur les doigts de fréquenter un si mauvais compagnon, Céline se sent obligé de reculer et presque de s’excuser, de promettre qu’il ne recommencera pas, qu’il a gaffé. Toutefois, si regret il ya, ce n’est pas d’avoir osé braver les interdits, mais de s’être fait prendre, car, on n’en doute pas, il s’est bien amusé à décrier avec son nouvel ami. Quoi qu'il en soit, pour la suite, «Valsez saucisse», les lettres passeront sous le regard inquisiteur de Céline, des passages et des noms seront ainsi biffés pour ménager les uns et les autres.


Rappelons que la situation de Céline n’est pas brillante, exilé, emprisonné, menacé d’extradition, puis astreint à résidence avec interdiction quitter le territoire, inscrit sur la liste noire de CNE, accusé de trahison en vertu de l’article 75, menacé d’un procès à coup sûr inéquitable avec la mort probable tout au bout du processus. L’Épuration est à la hauteur des rancœurs de la défaite de 40, une infamie nationale qu’on doit laver dans le sang...


En France, un travail de sape est également en marche, Céline doit disparaître de la mémoire collective, ses livres sont interdits, son statut d’écrivain est évacué, son éditeur assassiné, son nom diabolisé et associé aux pires monstruosités, l’appareil de propagande fonctionne à plein régime. L’idéal serait qu’il disparaisse physiquement, à tout le moins, qu’il ne revienne jamais en France. Les amis sont rares et se taisent, beaucoup ne sont guère situation d’agir, eux-mêmes menacés par les épurateurs.


Alors, dans les circonstances, comment venir en aide à Céline, la stratégie est d’ailleurs ambigüe, la plupart préfèrent attendre en pensant que la vindicte finira par s’estomper d’elle-même et que tout finira par se tasser, mais cela fait aussi le jeu de ceux qui veulent rayer son statut d’écrivain. Pour eux, plus les mois, les années passeront que Céline finira ses jours dans l’indifférence sur les bords de la Baltique et lui qui déteste la campagne; cette mer semblable à une grande mare vide de tout mouvement… l’expression parfaite de la mort… littéraire et physique.


D’autres croient plutôt qu’il faut faire face et affronter l’ennemi, contrer l’offensive et arracher Céline aux ténèbres où on l’enfonce un peu plus chaque jour. En fait, ils sont deux : Pierre Monnier et Albert Paraz. Ils sont d’avis qu’il faut agir, le premier s’active à dénicher un éditeur afin de contrecarrer la conjuration du silence et, le second, de son lit d’hôpital, apostrophe, écrit lettres, livres, articles, où tout est prétexte à glorifier le génie de Céline et proclamer son innocence.


Par ce petit commentaire qui passe presque inaperçu, Paraz montre l’importance du rapport de force en présence et que les amis les plus influant, insistent fortement pour que Céline garde le silence et prennent les bons moyens :


«Avant de Quitter Paris, Bernanos était décidé à faire pour Céline un grand article. Il en a été découragé par des personnages aux airs mystérieux, aux airs entendus. Ça lui ferait plus de mal que de bien, disaient ces cons. J’étais le seul à trouver que ça commençait à trop durer. Depuis,(Bernanos), il est parti, dégouté, sur les bords du Sahara». (Gala des vaches p.83)


Paraz n’a pas ménagé ses efforts et bousculé bien des gens dans sa défense de Céline, mais la plupart des biographes de Céline minimisent son rôle, affirment même qu’il fut nuisible et passent rapidement sur l’intensité et l’importance de leurs relations, répétons-le, fortes de 350 lettres.


Il existe un malaise certain envers Albert Paraz, une incompréhension, il est banalisé, perçu comme un inconscient, voire un opportuniste ne cherchant, à travers Céline, qu’à se donner de la visibilité, une notoriété lui permettant de vendre ses livres; un énergumène, un fou sympathique, mais dangereux, parce qu’incontrôlable.


Ainsi, à son retour en France en juillet 1951, Céline s’installe pour un temps, chez ses beaux-parents à Menton, qui n’est pas très éloigné de Vence où réside Paraz. On s’interrogera beaucoup sur ce rendez-vous manqué, cherchant à démontrer le peu d’intérêt et l’égoïsme de Céline en ne se rendant pas lui rendre visite.


La réalité est probablement plus complexe, Céline ne veut aucune publicité, il cherche l’anonymat, «persona non grata»; il ne veut voir personne, surtout ne rencontrer aucun journaliste, ne répondre à aucune question et on peut le comprendre. Dans le «Menuet des haricots», Paraz affirme que plusieurs journalistes, convaincus de la venue imminente de Céline à Vence, attendaient son arrivée, raison de plus pour ne pas tomber dans le piège. Il est des amitiés qu’il importe de protéger…


Le plus bel hommage à Albert Paraz quant à son amitié envers Céline, se trouve sous la plume de Pierre Monnier dans son «Ferdinand Furieux» :


«Quand on lit la correspondance qu’ils ont échangés pendant tout l’exil de Céline, on imagine entre eux une solide amitié et une non moins solide complicité. Pourtant, parmi les autres amis de Céline, personne ne connaissait Paraz. Beaucoup s’en méfiait sans la moindre raison, sans doute un peu de jalousie…»


«Il m’a souvent semblé que Ferdinand ne croyait pas au merveilleux cadeau que constituait son combat insensé mené par Albert du fond de son sana. Tant de générosité, tant de violence, tant d’imprudence mises au service de sa cause lui paraissait peut-être suspecte… Il est vrai que certain mettait peut-être Céline en garde…»


«Moi, j’ai une conviction… Céline avait une certaine réserve à l’égard de ce preux dont l’attitude et les actes étaient sans rapport avec sa propre expérience des hommes… Et là encore, comme toujours, il était «en quart». Mais il était trop clairvoyant, trop tendre aussi pour ne pas être au fond convaincu de la sincérité de Paraz. Pour ma part j’accorde à Paraz un total crédit. Il a été le seul écrivain à prendre des risques pour aider celui qu’il admirait et je ne doute pas de la profondeur de ses sentiments amicaux, J’ai tout de suite sympathisé avec Paraz, fraternel courageux, insolent, et si plein de talent». (p.206-207)


À sa mort, dans le journal «C'est-à-dire», Céline salue ainsi la disparition de son compagnon d’exil, Albert Paraz:


«La mort apporte avec elle un grand bien: le Silence! Eh, foutre, que ce n'est pas l'avis des survivants! «Les grandes douleurs sont muettes», j'entends une de ces bacchanales autour du pauvre Paraz qui me fait penser qu'elles sont là bien petites. Les anciens mobilisaient les pleureuses, maintenant, on les filme, on enregistre leurs clameurs. De quoi s'agit-il? Sottise? Hystérie? Publicité? Au choix! Si les morts pouvaient nous entendre, voudraient-ils entendre rien d'autre qu' «Au revoir! à bientôt!» Tout le monde est indécent.» (www.excentriques.com)


Probablement que Céline n’avait pas beaucoup d’affinité avec l’œuvre d’Albert Paraz, ils ne jouaient pas la même musique, ne dansaient pas avec la même légèreté, mais qu’importe, ils se rejoignaient par l’esprit du temps. Pour l’anarchiste, Céline représentait un modèle; il représentait aussi l’image parfaite de la victime, persécuté par ceux-là mêmes qui avaient combattu le nazisme au nom de la possibilité d’un monde meilleur en s’arrogeant le droit de vie et de mort, ce droit qui mène toujours aux pires abus.


Paraz s’attaque à la suffisance des hommes, à leurs mensonges, à leur hypocrisie et à leur lourdeur. En ce sens, ils se rejoignent et chacun, à leur manière, sont frères.


Pierre Lalanne





vendredi 18 décembre 2009

Louis-Ferdinand Céline et les idées

«… j’ai pas d’idées moi! Aucune! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées! les bibliothèques en sont pleines! et les terrasses des cafés!... tous les impuissants regorgent d’idées!... et les philosophes!... c’est leur industrie les idées!.. ils esbrouffent la jeunesse avec! ils la maquereautent!... la jeunesse est prête vous le savez à avaler n’importe quoi… à trouver tout : formidââââble! S’ils l’ont commode donc les maquereaux! Le temps passionné de la jeunesse passe à bander et à se gargariser d’«idéaas»!... de philosophie, pour mieux dire!... oui, de philosophie, Monsieur! la jeunesse aime l’imposture comme les chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu’on leur balance, qu’ils courent après! Ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c’est le principal!... aussi, voyez tous les farceurs pas arrêter de faire joujou avec la jeunesse… de lui lancer plein de bouts de bois creux, philosophiques… si elle s’époumone la jeunesse!... et si elle biche!... qu’elle est reconnaissante!... ils savent ce qu’il lui faut, les maquereaux! des idéâs!... et encore plus d’idéâs! des synthèses! et des mutations cérébrales!... au porto! au porto toujours! logistique! formidââââble!... plus que c’est creux, plus que la jeunesse avale tout! bouffe tout! Tout ce qu’elle trouve dans les bouts de bois creux… idéââs… joujoux!»...«Entretiens avec le professeur Y» Gallimard (p.19-20).


Pourtant, les idées ne manquent pas chez Céline, elles foisonnent aux files des pages, explosent de trouvailles, de merveilles, de perles, joyaux d’entourloupes et de tempêtes fulgurantes de mots et d’images; le souffle et les enchainements font rire, pleurer et, surtout, comme ça, au détour d'une expression, réfléchir. S’interroger, juste ce qu’il faut pour laisser se dessiner un sourire, tout léger. Une hésitation qui peut éclater tel un éblouissement… Après tout, c’est peut-être vrai, que «le monde n’est qu'une immense entreprise à se foutre du monde».


La subtilité dans la démesure, son message, d’apparence grossière pour certains, primaire et vulgaire pour d’autres, s’impose bien davantage que les savantes idées décortiquées, énoncées et expliquées par des spécialistes chevronnés, diplômés et imbus de certitudes métaphysiques, les gardiens de nos «valeurs universelles». Ces penseurs représentent un vaste savoir qui, par définition, se doit d’être inaccessible aux communs que nous sommes, occupés à gagner notre pitance. Cela leur permet d’alimenter leurs machines à idées destinées à nous rassurer sur notre sort tout en s’assurant de leur utilité; raison, sagesse et lumière vont de pair et tant pis pour celui qui n’a pas les moyens de ses ambitions… que le meilleur file avec la caisse.


Prenons l’idée de liberté…Ah! La belle idéâââ! Millénaires, depuis la nuit des temps qu’elle nous tarabuste, nous fait rêver! Idée insaisissable, chantée en vers et en prose en hommage aux milliers de libérateurs, dictateurs et illustres fondateurs de nos démocraties modernes; aboutissement difficile après tant de peines, de luttes, à la sueur des sacrifices et des révolutions pour aboutir à cette grande finalité qui est la nôtre. Quotidiennement, la liberté sur grand écran, tellement insipide et veule qu’elle écœure… Tant et tant d’efforts pour en arriver là.


Paradoxalement, la liberté est une idée dangereuse qui peut devenir vite incontrôlable. Il est alors nécessaire de la limiter, de la restreindre, de l’encadrer pour mieux s’en repaître et s’illusionner de vivre dans le meilleur des mondes. Il importe donc de la façonner en modèle idéal, mais pratique, bien adapté aux conditions réelles de la société, car, le danger de dérapage est toujours présent. L’immonde! La bête qui attend, toujours tapie, nous guette, nous pourchasse, nous détourne de nos véritables valeurs et menace nos institutions.


Alors, à la rescousse, les intellectuels s’activent, bouillonnent d’idées sur la nécessité de nous protéger contre nos excès, nous mettre en garde contre nos propres abus, l’ivresse et la folie d’une liberté mal tenue, la désorganisation des sens qui mène tout droit à l’anarchie. L’idée de base, sublime, est de réglementer la liberté, la légiférer, l’enchainer afin que cette belle et grande idéâââ demeure figée à jamais momifiée dans les chartes, les constitutions, les principes et les déclarations d’autosatisfaction. Pour être encore plus définitif, louangeons ses bienfaits dans les églises construites à sa gloire et à ceux par qui est sortie l’étincelle…


Et pourtant, combien sont vraiment dupes devant tout ce tape-à-l'œil?


À preuve de toute la fragilité de cette mascarade, c’est que les gardiens, les polisseurs d’idées sont toujours un peu inquiets lorsqu’un illuminé comme Céline s’interroge et perce l’opacité de leurs discours, démontre le vide de leur argumentation, que cette liberté que l’on s’acharne à glorifier par tous les moyens n’est que du bourre mou et sent la putréfaction de ceux qui sont morts en leur nom.


Pour Céline, du haut de leur chaire, ces maquereaux ressemblent tous à de tristes curés, cols blancs grands ouverts pour faire décontracte, soutane de prix et amis bien placés, preuve que les bonnes idées paient toujours. Du haut de leurs relations, ils imposent la vision de leur monde idéal; visions de liberté, des droits, de l’homme et de la marchandise; les droits d’auteurs, les droits de culte, les droits des uns et des autres qui finissent par s’annuler pour devenir une magnifique et superbe dictature du vide et de l’insignifiance.


Dernière en liste, l’idée magique qui chapeaute définitivement l’idée de liberté : l’éthique, le retour d’un vieux et merveilleux concept, marque déposée des intellectuels à la mode qui leur permet d’arrondir leurs fins de mois. Imaginons un moment le plaisir de Céline à nous causer de l’éthique dans nos sociétés parvenues enfin aux frontières de la perfection…


Convenons donc avec Céline, que l’organisation des idées sert essentiellement à maintenir les privilèges d’un groupe au détriment d’un autre ou de plusieurs en même temps.


Parfois, lorsqu’une idée persiste trop longtemps, il peut se produire un grand chambardement. Nous assistons alors à la mise en place d’un nouveau pouvoir qui s’activera à étouffer les nouvelles idées alors en vigueur pour finalement atteindre exactement le même résultat qu’auparavant. Les idées se transforment, mais l’homme reste le même, ordure intégrale.


Des modes, les idées vont et viennent et se répètent, s’imposent, durent un moment, se tarissent par lassitude et, un bon jour, reviennent d’on ne sait où… Une déferlante, puissante et dévastatrice qui emporte toutes les anciennes idées. Au point où l’on se demande comment on n’y a pas songé avant. L’image du bout de bois, dans le texte de Céline, ramène dans sa juste perspective l’ensemble du phénomène… Nous courrons tous après le premier venu qui saura nous vendre ce que nous croyons être l’idée du bonheur.


Alors, mourir pour ses idées… le pas est vite franchi; quoi de plus grandiose que d’offrir sa vie à la réalisation d’une idée?… Les Dieux, le Roi, la Patrie, la Liberté, la Révolution, la République, l’Écologie, mille Valeurs, mille misères si chères à l’humanité progressiste, qu’il importe d’en porter aussitôt la bonne nouvelle chez les voisins.


Fatalement, la guerre est vite devenue une grande idée qui s’accroche depuis toujours, la plus belle en fait, noble, elle assure la communication des idées. Elle s’impose d’elle-même afin d’assurer la paix aux hommes de bonne volonté; les armes, l’uniforme; la beauté des défilés constitue habituellement le meilleur moyen de convaincre les septiques que nos idées sont les meilleures. D’ailleurs, Céline y a consacré la totalité de son œuvre et magistralement décodé l’imposture de ce grand mensonge.


Une belle idée, ce mensonge de la «der des ders» celui de 14-18, est vite devenue, en 39-45, «plus jamais ça» ou quelque chose d’approchant. Peu importe, la raison qui sous-tend l’exercice, le résultat reste le même, des monceaux de cadavres et de gravats à plus savoir comment s’en débarrasser. Tuez! Massacrez! Mentez! Justifiez! Il en restera toujours quelque chose de positif, foisonnement d’où en ressortira de nouvelles et grandes idéâââs.


«Mois après mois, c’est sa nature, le paumé gratis il expie sur le chevalet «Pro Deo», sa naissance infâme, ligoté bien étroitement avec son livret militaire, son bulletin de vote, sa face d’enflure. Tantôt, c’est la guerre! C’est la paix! C’est la reguerre! Le triomphe! C’est le grand désastre! Ça change rien au fond! Il est marron dans tous les retours. C’est lui le paillasse de tout l’univers… il donnerait sa place à personne, il trétille que pour les bourreaux. Toujours à la disposition de tous les fumiers de la planète!» (Guignol’s band l, la Pléiade t.3 p.97)


Céline dénonce ces faiseurs d’idées, vendeurs de rêves, ces charlatans qui, au nom de la philosophie, tentent de nous convaincre qu’ils entretiennent la seule Vérité possible. Ils détiennent le secret de leur bonheur. Ils obligent le bon peuple à s’embarquer dans leur galère et à ramer en cadence, parce que là-bas, se trouve une terre promise, la seule direction possible, une île merveilleuse, l’Eldorado…«La vie devient plus belle camarades, la vie devient meilleure», disait le Petit père des peuples… Belle, idée, ma foi qui, selon Soljenitsyne a coûté pas loin de 70 millions de morts…


Dans ces «Entretiens avec le professeur Y», écrit au milieu des années 50, Céline vise directement Sartre, l’incubateur à idées nouvelles; Sartre qui sera bientôt à l’apogée de sa gloire, accueilli telle une vedette rock partout où il passe. C’est lui qui endoctrine la «jeunesse» en lui lançant des bouts de bois que chacun rapporte en chien fidèle, espérant être aux premières loges pour le nécessaire changement de garde. En accusant Céline d’avoir été acheté par les nazis, Sartre aura la merveilleuse faculté de réussir à passer pour un défenseur de la justice et de la liberté tout en se jetant dans les bras de la dictature communiste.


Alors, des maquereaux, les intellectuels? Des imposteurs à la solde des véritables détenteurs du pouvoir qui collaborent allègrement, couchant dans le même lit pour une gigantesque partouze aux frais de la populace? Pourquoi en douter? Les faits sont là, indéniables, mais ne jetons pas la pierre au ténia pour autant… Ni pire ni meilleur que les anciens, que ceux qui trônent aussi de nos jours, il n’est qu’un minuscule rouage de l’engrange dans lequel nous tournons et tournons jusqu’au trépas, la seule Vérité.


Sauf que nous devons rendre justice à Céline…


De Hitler à Staline en passant par de Gaule ou bien de Chavez à Obama en s’attardant à Mitterrand, les philosophes flattent un ou l’autre des camps en entretenant l’illusion du bien commun, pendant ce temps, les marchands de canons brassent des affaires et assurent notre avenir.


Pierre Lalanne

lundi 7 décembre 2009

Céline et les têtes molles


Céline et les têtes molles

Pierre Monnier

Le Bulletin célinien, 1998


«…si j’écris, c’est pour donner de Céline une image en tout point différente, absolument contradictoire aux analyses, exégèses, affirmations, fantasmes et divagations des spécialistes, pour lesquels il n’existe aucun critère intellectuel et moral autre que la référence au racisme et à l’antisémitisme. C’est parce que moi, qui ne suis pas un intellectuel, mais simplement un lecteur sérieux et un observateur appliqué de l’évènement, j’ai lu Céline dès 1932, quand parut le Voyage et parce que, depuis lors, je l’ai toujours lu sans rien laisser passer, tout en regardant autour de moi et en détectant l’immonde coalition d’intérêts qui tendait à déchaîner le massacre des jeunes français. Jamais colère ne fut plus justifié que celle de Ferdinand.» (p.63-64)


L’histoire de Pierre Monnier et de Louis-Ferdinand Céline est le résultat d’une amitié singulière, d’une solidarité profonde et indéfectible. Relation basée sur un engagement inconditionnel d’une rare sincérité et qui, au départ, découle du remboursement d’une sorte de dette morale de Monnier envers l’écrivain, mais qui se transforme, au fil du temps, en une belle complicité… À la vie! À la mort! Il ressort de son action, un exemple de droiture, de conviction et de désintéressement.


Un véritable homme d’honneur…


Monnier a d’abord connu Céline par son écriture aussitôt convaincu de la sincérité absolue l’écrivain; pacifiste, il ne s’attache à aucune idéologie, sinon qu’il est incapable de demeurer insensible devant celui qui souffre; celui qui, inévitablement, paie la note de la connerie humaine. Pour Monnier, Céline s'acharne à défendre le faible, celui qui écope face à la folie des maîtres, pourvoyeurs de chair fraiche pour les fossoyeurs et les marchands de canons. Malgré le déferlement hystérique de l’avant-guerre, Céline ne bronche pas. Il reste un des rares à persister et à dénoncer les va-t-en-guerre, les comploteurs détenteurs du pouvoir contre la montée en force d’une nouvelle Allemagne cherchant à prendre un peu de place parmi les grands.


Sa perception de Céline est limpide et sans complexes, pour Monnier, les pamphlets ne sont pas racistes, ne dénoncent pas le Juif, mais les lobbys qui poussent les États dans un nouveau conflit aussi dévastateur que celui de 14-18… «Pour bien rigoler dans les tranchées» titre la bande-annonce de «Bagatelle pour un massacre». Le sentiment de Monnier d’alors reflète la peur générale de ceux qui devront affronter la déferlante nazie. Céline savait la guerre proche et hurlait sa terreur; en 1940, Monnier allait également connaître la terrible efficacité technologique de la Grande faucheuse et tâter dur, le champ de bataille :


«Moi, je n’avais rien demandé, mais j’étais là devant les panzersdivisionen, et j’ai failli être bousillé… La débâcle… le massacre… les beaux draps… soit!» (Céline et les têtes molles p.50)


Ce sont pour ces raisons que plus tard, il n’a pas hésité en voyant l’écrivain poursuivi jusqu’au Danemark, emprisonné, fragile, méprisé, isolé et, finalement, détenu en «résidence surveillée» sous menace d’expulsion avec l’article 75 au cul. Monnier a ressenti profondément l’injustice faite au plus grand écrivain du siècle, et ce, dans ses convictions les plus sensibles. Seul contre tous, il a donc décidé de l’aider à tout prix, tout comme Céline s’est débattu pour porter la voix de ceux qui refusaient la guerre.


Il n’a jamais hésité à bousculer, déranger, solliciter pour que la France reconnaisse en Céline l’artiste et le patriote. Dans «Ferdinand Furieux», à travers une riche correspondance, Monnier raconte cette aventure merveilleuse d’une rencontre unique et le développement d’une amitié qui n’a cessé de s’épanouir jusqu’à la mort du premier.


Que pouvait représenter pour Céline ce garçon si enthousiasme et un peu naïf, prêt à combattre les moulins à vent pour que triomphe la vérité et la justice? On sait la méfiance de Céline envers les hommes en générales et même envers ses plus vieux amis, mais, dans ses lettres à Monnier, à part le découragement favorisé par l’isolement et l’exaspération pour une situation littéraire et juridique des plus incertaines, on sent de la part de Céline un vif sentiment pour cet homme dévoué qui, avec si peu de moyens, remue ciel et terre, bouscule l’indifférence et le silence. Monnier représente une bouée pour Céline, un vent frais venu de France qui l’atteint sur les côtes de la Baltique.


On peut dire que le vieil ours de Korsør s’est laissé lentement apprivoiser par le jeune renard, mais parce que Monnier n’attendait rien en retour… Il désirait seulement rendre à Céline ce que ce dernier lui avait déjà offert gratuitement par l’entremise de ses livres : la dignité et le droit de penser par soi-même; le droit au refus…


Avec la parution de «Ferdinand Furieux» en 1979, l’on constate que cette amitié va bien au-delà de la mort de l’écrivain. Monnier demeure un chien de garde, car, parvenu au seuil de sa propre vie, il revient en 1998 avec l’opuscule «Céline et les têtes molles» pour prendre de nouveau sa défense contre une autre offensive de dénigrement.


Le milieu des années 90 marque la réédition de «Céline en chemise brune» de Kaminski, publié une première fois en 1938; puis la publication de deux autres petits ouvrages sommes toutes assez insignifiant : «L’art de Céline et son temps» de Michel Bounan et «Contre Céline» de Jean-Pierre Martin. Insignifiant parce que, encore une fois, ces auteurs se limitent bêtement à associer Céline au nazisme, au racisme et à l’antisémitisme. Pierre Monnier reprend son bâton du pèlerin, dénonce, explique encore et encore le contexte et les circonstances, les détails de l’histoire que l’on s’efforce d’ignorer volontairement et banaliser, demeure la bêtise et la mauvaise foi. Monnier ne craint pas d’étayer sa perception crue de la réalité sur les véritables causes et elle en vaut bien d’autres :


«Sur les décision criminogènes du traité de Versailles, rien, pas une ligne; sur le sabotage du pacte à quatre, sur la déclaration de guerre en 1939, sans la convocation constitutionnelle du Parlement, sur le désastre qui a suivi, le malheur et la misère du peuple, rien pas une ligne; sur le mépris du pouvoir britannique et de Churchill pour les français voués au sacrifice, rien pas une ligne; sur les activités des financiers et des capitalistes anglo-saxons qui ont choisi le partage du monde avec Staline et les communistes plutôt que la paix avec l’Allemagne et l’Italie, rien, pas un mot, pas une ligne; sur les bombardements aveugles des villes de France et les dizaines milliers de victimes… rien pas une ligne; sur tout ce qui a motivé la colère de Céline, rien, pas un mot, pas une ligne» (p.23-24).


Rien de bien nouveau dans le débat, sinon la constante satisfaite des intellectuels, qui se limitent toujours à la même face d’une médaille polie par l’usure. Cela est d’autant plus vrai que nous pouvons établir régulièrement des parallèles avec la propagande d’aujourd’hui. Pensons à cette série culte sur la Seconde Guerre mondiale «Apocalypse», encensée par les médias, mais, explique-t-on, dans cette série du siècle aux belles images de destructions numérisées, les causes profondes du conflit? Le traité honteux de Versailles, le mépris, la haine entretenue contre l’ennemi héréditaire, la désorganisation totale du pays, le chaos, la crise mondiale du capitalisme, la guerre civile et, enfin, l’arrivée de Hitler reconnu comme un sauveur et cet immense espoir suscité par sa prise du pouvoir. Avec Hitler, l’Allemagne retrouvait une fierté nationale et l’Empire britannique ne pouvait que se rebiffer devant ses intérêts menacés.


De tout ça… Rien, pas un mot, pas une ligne… La question générale de la responsabilité n’est jamais posée de manière fondamentale, pour le public, le sujet est évité et pour cause… Tout doit être simple : Hitler, une légende noire, un démon, un antéchrist sortis tout droit de l’enfer, qui envoûte les masses dépassées et fragilisées et rend l’homme semblable à la bête. Voilà, tout est dit, l’incarnation du mal…


La diabolisation de l’Irakien Saddam, honteusement exécuté par ses anciens amis, répond exactement au même type de lavage de la mémoire collective, à cette logique implacable de la banalisation de l’histoire…côté des bons et côté des méchants… imposition d’une morale à sens unique où un massacre peut fort bien en justifier un autre à la condition qu’il se trouve du bon côté des choses.


Pierre Monnier n’est surtout pas dupe et le renouvellement des critiques envers Céline est prétexte à réitérer son admiration envers l’écrivain qui ne s’est jamais dérobé devant la connerie universelle … Il réaffirme que rien ne justifie le casse-pipe… Qu’il n’y a pas de haine en Céline, ni de dualité, mais de la colère, uniquement de la colère et de la rébellion :


«Céline n’est pas, n’a jamais été double. L’écrivain, le grand écrivain, est unique et simple. L’image d’un auteur, qui serait aussi un personnage de haine et de ressentiment est une sottise. Il n’y a pas dans Céline un romancier, créateur, poète, raconteur d’histoires et pétri d’émotion, doublé d’un salaud qui serait biologiquement partisan de la domination de certaines races sur les autres antisémite.


Il n’y a qu’un homme, doué d’un regard pénétrant, observateur impitoyable, hypersensible et frémissant, dont toute la vie a été tendue par l’irrésistible besoin de l’écriture… Qu’il s’agisse de raconter la mort du troufion sur le bord du fossé… la tendresse de la prostitué… les intrigues et entourloupes des vicieux de la puissance dominatrice qui ne dit pas son nom… la promenade dans les jardins de Sigmaringen, les affres du passager qui vomit et se vide sur le pont d’un bateau, les imprécations contre le tortueux qui préparent, à l’abri des plus nobles considérations morales, le massacre du petit paysan… (p.69-70)


Monnier vise tellement juste, Céline, c’est tout ça et seulement ça, de l’extrême colère des pamphlets à l’extrême tendresse de ses romans… la simplicité, la douceur et son impuissance devant la douleur des hommes et des animaux. Pour voir, pour sentir et pour illustrer ce que Monnier cherche à montrer et que jamais les dénigreurs de la prose célinienne n’osent aborder, revisitons ce texte sublime de la mort de Bessy la chienne ramené du Danemark :


"Je peux dire que je l'ai bien aimée, avec ses folles escapades, je l'aurais pas donnée pour tout l'or du monde... pas plus que Bébert, pourtant le pire hargneux griffe déchireur, un tigre!... mais bien affectueux, ses moments... et terriblement attaché! j'ai vu à travers l'Allemagne... fidélité de fauve...


A Meudon, Bessy, je le voyais, regrettait le Danemark... rien à fuguer à Meudon!... pas une biche!... peut-être un lapin?... peut-être!... je l'ai emmenée dans le bois de Saint-Cloud... qu'elle poulope un peu... elle a reniflé... zigzagué... elle est revenue presque tout de suite... deux minutes... rien à pister dans le bois de Saint-Cloud!... elle a continué la promenade avec nous, mais toute triste... c'était la chienne très robuste!... on l'avait eue très malheureuse, là-haut... vraiment la vie très atroce... des froids -25°... et sans niche!... pas pendant des jours... des mois!... des années!... la Baltique prise..


Tout d'un coup, avec nous, très bien!... on lui passait tout!... elle mangeait comme nous!... elle foutait le camp... elle revenait... jamais un reproche... pour ainsi dire dans nos assiettes elle mangeait... plus le monde nous a fait de misères plus il a fallu qu'on la gâte... elle a été!... mais elle a souffert pour mourir... je voulais pas du tout la piquer... lui faire même un petit peu de morphine... elle aurait eu peur de la seringue... je lui avait jamais fait peur... je l'ai eue, au plus mal, bien quinze jours... oh, elle se plaignait pas, mais je voyais... elle avait plus de force... elle couchait à côté de mon lit... un moment, le matin, elle a voulu aller dehors... je voulais l'allonger sur la paille... juste après l'aube... elle voulait pas comme je l'allongeais... elle a pas voulu... elle voulait être un autre endroit... du côté le plus froid de la maison et sur les cailloux... elle s'est allongée joliment... elle a commencé à râler... c'était la fin... on me l'avait dit, je le croyais pas... mais c'était vrai, elle était dans le sens du souvenir, d'où elle était venue, du Nord, du Danemark, le museau au nord, tourné nord... la chienne bien fidèle d'une façon, fidèle au bois où elle fuguait, Korsør, là-haut... fidèle aussi à la vie atroce... les bois de Meudon lui disaient rien... elle est morte sur deux... trois petits râles... oh, très discrets... sans du tout se plaindre... ainsi dire... et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue... mais sur le côté, abattue, finie... le nez vers ses forêts à fugue, là-haut d'où elle venait, où elle avait souffert... Dieu sait!...


Oh, j'ai vu bien des agonies... ici... là... partout... mais de loin pas des si belles, discrètes... fidèles... ce qui nuit dans l'agonie des hommes c'est le tralala... l'homme est toujours quand même en scène... le plus simple… (D'un château l'autre) 1957.


Comment ne pas s’émouvoir?… Comment ne pas pleurer devant cette mort si digne et oser cracher sur un poète de cette trempe?… Songer même une seconde que nous sommes en présence de la pire ordure de l’histoire de l’humanité, prêt à expédier ses semblables à la fosse commune à la première occasion est une ignominie…


«Pendant ce temps, les gens sérieux fouillent Nord , d’un château l’autre et Rigodon, pour détecter quelques mots compromettants du genre «bougnoule» ou «youpin» qui permettront d’étayer le procès» (p,71)


En réalité, avec Céline et ses contradicteurs, nous en sommes toujours exactement au même point… Nous en avons encore pour cent ans, les articles publiés autour de la parution d’un choix de lettre à la Pléiade, le démontrent, le procès n’est pas équitable, les dés sont pipés et les juges corrompus.


Nous devons un immense respect pour la sensibilité et la persévérance de Pierre Monnier qui va bien plus loin dans la compréhension de Céline, que les savantes analyses objectives d’experts qui cherchent à fixer l’écrivain à l’intérieur d’une multitude de concepts inextricables et contradictoires; une glue de théories moralisatrices et de jugements lapidaires. Céline reste au-dessus des raisons d’État et de l’agitation des salles de rédaction ou des laboratoires de sciences sociales.


Céline, il suffit de le lire avec ses tripes et le reste vient tout seul…Cela, Pierre Monier l'a parfaitement compris.


Pierre Lalanne

samedi 21 novembre 2009

La damnation de Louis-Ferdinand Céline

«Je pourrais moi dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai plus tard s’ils ne reviennent pas. J’aime mieux raconter des histoires. J’en raconterai de telles qu’ils reviendront, exprès, pour me tuer des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai bien content.» (Mort à crédit, p.12)


Préméditée, la damnation de Louis-Ferdinand? Voulu, désiré, préparé et entretenu soigneusement tout au long de sa vie, intégrée au processus de création pour que, jamais, il ne laisse indifférent?


Jusqu’à l’aboutissement, les dernières années, cette image forte du renégat qui s’offre gratuitement à la galerie pour l’amusement du bon peuple; l’ermite déglingué et brisé par le malheur, comme pour intensifier cette rupture définitive entre les parvenus de l’après-guerre imbus de leur « victoire » et le vaincu indésirable, de retour d’exil; instable, courbé, fragile, mal rasé, cheveux trop longs, habillés de loques, hargneux, le regard acerbe, isolé du monde extérieur entouré de murs et une meute de chiens enragés, même son perroquet semble dressé pour se débarrasser des importuns qui oseraient s’aventurer jusqu’à lui.


Théâtral, il se montre aussi en humilié et faussement docile devant le troupeau bêlant, amplifie son expression de maudit, celle que l’on désire voir de lui, un être répugnant; ours mal léché il provoque les journalistes, en rajoute, affirme qu’avec la mort de Léautaud, il est le nouveau clown de la littérature française… Tous ces gens ne soupçonnent même pas que Céline se plait de leur jeu, se modèle à leurs jugements en devenant leur propre miroir, reflétant leurs mensonges, les rassurant dans leurs certitudes de bon goût.


En fait, Céline constitue le seul témoin mystique du XXe siècle; l’écrivain illuminé, véritable starets inspiré, qui prépare soigneusement ses futures prophéties dans le silence de sa caverne de Meudon; Céline forgeant sa légende dorée… inversée. Céline plongeant dans les ténèbres du temps. Céline faisant pacte avec le diable.


Comment ne pas être maudit?


Il représente, dans son sens le plus noble, le portrait idéal d’un libertin du XVle siècle, libre-penseur transposé dans un XXe d’obscurité; aucune attache, aucun parti, aucune idéologie, aucune école, la présence d’un homme aussi libre, ne peut que déranger et, finalement, rejeté par l’ensemble, le bon droit. La liberté n’est pas un concept bellâtre qui s’exprime sous une forme sartrienne, totalitaire et uniforme, mais qui explose au dessus du marécage en balayant l’hypocrisie ambiante.


Céline s’est peut-être laissé surprendre par le mirage que pouvait encore offrir à l’époque, la fonction supérieure de l’écrivain qui, pensa-t-il, le protégerait de la meute réactionnaire? Pourtant, il savait fort que la France n’a jamais été tendre envers ces écrivains qui ne s’intègrent pas dans le combat séculaire entre le bien et le mal. Pour Céline, le bien et le mal n’existent pas, les fondements spirituels de la nature humaine sont basés uniquement sur le mensonge, l’humanisme, les religions, le matérialisme ne sont que des moyens d’assouvir la domination des uns sur tous les autres.


Dès « Voyage au bout de la nuit », il s’est engagé volontairement dans cette voie. A-t-il plongé consciemment, en sachant le prix qu’il aurait à payer ou bien, il a simplement pressenti le destin en se laissant entraîner à la fois par son propre flot et par celui de l’Histoire? L’œuvre de Céline est portée par un triple alignement de circonstances qui ont agi en concordance; sa vison et sa sensibilité au monde, la conjoncture sociopolitique de son temps et son génie littéraire.


Comment une telle fusion ne pouvait-elle pas provoquer des explosions en chaîne faisant osciller les colonnes du temple. « Féérie pour une autre fois » aurait pu en constituer la finalité, l’expression de la fin d’un monde, mais le roman en est seulement le point culminant, l’affrontement des puissances du ciel forçant les hommes en s’enfoncer dans les ténèbres, une lente descente aux enfers qui se prolonge dans une interminable déroute.


Certes, « Voyage au bout de la nuit » demeure le livre phare, celui qui entraine à sa suite tous les autres; celui par lequel Céline soulève le couvercle de nos certitudes, entrouvre le panier de crabes, le premier jalon du style célinien est alors posé, le point de référence, l’incontournable, celui qui annonce le long chemin de la perfection.


Paradoxalement, « Voyage »est aussi celui qui repousse tous les autres livres. Le Céline acceptable, celui que l’on lit encore, avec « Mort à crédit ». Les pamphlets, tout le monde connaît, mais ils demeurent à semi-interdit, inaccessibles et hors de prix.


Plus personne ne lit « Guignol’s bands » et encore moins les « Fééries » dont la réputation de livres ratés, est profondément ancrée dans les esprits. Également ignorée, la tribologie allemande et, pourtant, quelle saga fantastique, épopée, chroniques d’une catastrophe apocalyptique. Les films hollywoodiens d’aujourd’hui aux effets spéciaux de destructions planétaires ne sont absolument rien à comparer à la réalité, à cette Allemagne désarticulée, chaotique, écrasée sous les bombes alliées, mais qui s’acharne à maintenir la tête hors de l’eau attendant la fin avec une hauteur dérangeante.


Officiellement, la damnation de Céline passe par ses pamphlets, la pointe de l’hérésie, l’incontestabilité de l’acte d’accusation, les livres qui avalent tous les autres. Pourtant, Céline a compris que les pamphlets constituent le prétexte au bannissement et masque un crime d’autant plus grave. Dès « Voyage », Céline a contesté le dogme de l’Homme, sa supériorité sur le reste du monde avec le droit d’inventer des Dieux et d’imposer des morales selon ses intérêts de pouvoir.


Pire, Céline ne s’est jamais plié aux vérités judéo-chrétiens de la confession, il n’a jamais expié ses fautes et pire encore, ne s’en est jamais excusé, affirmant même que personne ne lui a prouvé qu’il avait tort, mais tort à propos de quoi?


La réalité va au-delà de la question « politique », et on peut fort bien comprendre que la gauche a été éblouie par « Voyage au bout de la nuit », y voyant un allié à endoctriner, mais très peu ont compris que Céline allait beaucoup plus loin qu’une nécessité de changement de régime… une classe en remplace une autre et la nature humaine reprend ses droits. En fait, Céline dénonçait le premier responsable de l’exploitation de l’homme, l’homme lui-même. C’est bien pour cette raison, qu’il a affirmé se considérer comme le seul et véritable communiste de son temps.


Céline s’est damné en s’attaquant aux fondements de l’homme, bousculant le verbe, le remodelant afin de s’emparer du souffle divin. L’art des mots constituait l’unique possibilité de, peut-être, sauver l’homme de sa médiocrité où s'enfonce inexorablement. Délibérément, il en a poussé les limites jusqu’aux dernières extrémités; sacrifiant son corps, sa santé, son âme et sa réputation à cette transformation du verbe.


Il n’existe pas de possibilité de salut, le Dieu des Juifs est un usurpateur et son fils fait homme un charlatan. Il conserve tout de même une forme d’espoir, recherche une appartenance qu’il n’a jamais pu identifier avec certitude, revenir aux origines, reconnaître le lieu où l’homme avait emprunté le mauvais croisement et repartir à zéro.


Nostalgique, il croyait en un passé fabuleux, la recherche de «l’outre là», les marques de l’identité, peut-être vers ce Nord mythique, la pureté des racines, la mer, une voie d’avant la christianisation de l’Europe; christianisation qui représente pour lui, la négation de l’homme.


Soupçonnait-il l’impossibilité de la tâche? Certainement! Il ne pouvait pas revenir en arrière et remporter son combat, mais peu importe, il fallait le mener en « mettant sa peau sur la table».


Quel équarrissage on lui fait encore subir!


La damnation éternelle est le prix à payer pour l’expression d’une réelle libre pensée.


Pierre Lalanne

dimanche 1 novembre 2009

Un autre Céline



Un autre Céline,

De la fureur à la féérie.

Deux carnets de prisons.

Henri Godard, Éditions Textuels, Paris 2008


Un beau livre, offert en deux volumes, un rouge et un autre noir, sous coffret avec, en frontispice, un Céline jeune dessiné par Gen Paul, belle facture, photos, facsimilés, textes aérés, présentation soignée. Première impression, une étrange sensation de froidure, un Céline hors du temps, étranger, comme si en cherchant à le percer, à le mettre en perspective avec son époque, il en devient que plus flou, inaccessible.


Certes, n’accusons pas l’auteur de préméditation, qui s’efforce plutôt à le cerner, à tenter de le définir à travers ses goûts, ses influences, Céline en son époque. Démarche essentielle, mais insuffisante parce que trop fragmentaire, trop superficielle, un survol. Tout en tentant de situer Céline, M. Godard ne fait qu’effleurer ce XXe, si lourd à porter... On sent de la retenue, il tient trop à sa neutralité de spécialiste pour laisser filer l’émotion. Les tabous envers Céline sont plus présents que jamais, amplifiés même, mais bon, le second volume rachète le tout!


Premier volume: «De la fureur à la féérie». En fait, une série de petites rubriques abondamment illustrée, iconographie qui fixe le contenu du livre, le lecteur comprend vite ce que l’auteur cherche à montrer. Première fureur : «Coup de force et coup d’éclat». «Voyage au bout de la nuit», bien sûr, la réception par les critiques et l’onde de choc ressenti; un cataclysme autant littéraire que social, une véritable révolution de l’écriture est en marche. C’est en puisant dans les profondeurs de la nature humaine et l’absurdité de la guerre que Céline bouleverse les certitudes et enfonce la littérature dans un coin.


Henri Godard conclut ainsi son premier chapitre :


«Voyage au bout de la nuit, en son temps, a fortement interpellé ces premiers lecteurs, comme le montrent les comptes rendus passionnés qui en ont été donné… polémique… procès… prix Goncourt… Mais, comme toute l’œuvre de Céline, il continue aussi, chose rare, à interpeller ses nouveaux lecteurs. C’est à cette interpellation qu’il doit, en même temps que sa valeur proprement littéraire, de rester aujourd’hui aussi vivant» (p.16)


Second chapitre, seconde rubrique, «La croisade antisémite», bien sûr, toujours une nécessité d’insister sur le caractère inacceptable des écrits pamphlétaires, la tache originelle, les regrets pour un si grand écrivain d’avoir tout gâché. L’auteur en arrive instantanément à l’occupation et à la propagande nazie antisémite, il passe outre sur les raisons séculaires de l’aversion contre les Juifs, profondément ancré dans l’imaginaire et la pensée politique de tout l’occident, et ce, depuis Saint-Paul.


Il aurait été intéressant de situer, de fouiller un peu, mettre en perspective, relativiser le rôle réel de Céline. Pourquoi ne pas parler des écrivains et autres intellectuels ayant aussi trempé dans cette soupe idéologique, histoire qu’à force de montrer Céline comme le modèle parfait de l’antisémitisme, on en a fait un bouc émissaire idéal.


On en revient toujours au même point, le même acharnement, le refus de passer l’éponge sur les horreurs de l’Histoire et, pourtant, ce ne sont pas les exemples d’abominations qui nous manquent pour assouvir nos sentiments humanitaires. Henri Godard insiste sur caractère «insoutenable» des pamphlets et préfère s’emberlificoter les pieds dans des notions de moralités judéo-chrétiennes culpabilisantes, plutôt d’admettre que l’antisémitisme est l’un des fondements essentiels des religions monothéismes issus du judaïsme.


Si l’Histoire n’est pas garante de l’avenir, les massacres, guerres, révolutions et autres génocides en font intrinsèquement partie. L’humanité ne peut faire sans, il faudra bien l’admettre un de ces jours.


Il y a toujours ce côté irritant, propre aux grands spécialistes de Céline, qui refusent de prendre leur objet d’étude dans leur entité. Ils laissent de côté leur «objectivité» et préfèrent se pincer le nez devant celui qui pue en s’excusant d’y trouver du génie. Vitoux également, entretient cette tiédeur molasse ou Almeras, grattant le cadavre jusqu’à l’os, en espérant découvrir dans l’ADN célinien, l’inscription génétique de son antisémitisme…


La nécessité de ce type de livre est d’attester et démontrer que l’écriture Célinienne est, avant tout, délire, transe et débordement. Là, s’engendre la puissance de l’artiste et le distingue de l’ordinaire, de la banalité de la mode. «Féérie…» en est l’exemple le plus accompli, nous retrouvons aussi une partie de cette folie créatrice dans les pamphlets… Comme nous retrouvons la folie créatrice de Sade dans cette violence «insoutenable» d’amas de corps souillés et de cadavres entrelacés…


Le génie créatif atteint son paroxysme en se laissant entrainer par les extrêmes et ces disproportions peuvent prendre différentes formes, passion effrénée, intolérance, autodestruction, suicide, démence… chef-d'œuvre. On ne peut reprocher à Céline cette recherche de l’intensité.


«De la fureur à la féérie» compte neuf autres rubriques, dont le «Paris de Céline», «La danse et les danseuses» «La fascination de la scène» «L’écrivain de la banlieue» «Chansons et art lyrique» «La peinture et les peintres». Elles sont toutes vivantes et pertinentes, mais toujours trop parcellaires. Les pages sur les «Paysages d’élections» demeurent particulièrement belles et sont consacrées à l’importance de l’eau, de la mer, des ports, des navires et de leur mouvement dans cette incontournable légèreté, toujours présente dans l’univers célinien :


«Je suis tenté dès que je vois l’eau… la plus petite raison ça va!… je ferais le tour du bassin des tuileries au moindre prétexte! Dans un verre de montre si j’étais mouche un tout petit peu… n’importe quoi pour naviguer! Je traverse tous les ponts pour des riens… je voudrais que toutes les routes soient des fleuves… C’est l’envoûtement… l’ensorcellerie… c’est le mouvement de l’eau…» (p.67)


Ou encore :


«le charme est trop grand pour moi surtout avec les grands navires… tout ce qui glisse autour… faufile, mousse… les youyous… l’abord sud des Docks… cotres et brigantines au louvoye… amènent… drossent… frisent à la rive… à souple voguent! … c’est la féérie!... on peut le dire!... du ballet!... Ça vous hallucine!... C’est difficile à se détacher… » (p.68)


Le second livre : «Deux carnets de prisons» sont offerts en facsimilé et constitue la véritable raison d’être du coffret. Carnets écrits sur de petits cahiers aux pages préalablement numérotées afin d’éviter que le prisonnier communique directement avec l’extérieur. Chaque nuit, Céline doit remettre les cahiers à ses gardiens, il est facile d’imaginer l’angoisse en se demandant s’il les retrouverait à son réveil.


Ces carnets se veulent avant tout des points de repère, la fuite avec les derniers jours à Paris, Baden-Baden, l’Allemagne, le Danemark, la prison et aussi les personnages croisés, rencontrés, ici et là; les peurs, le découragement, les craintes, la panique de ne jamais revenir et Bébert, toujours présent, en témoin privilégié, comme un porte-bonheur. Pour Godard, Céline organise avant tout la suite de son œuvre, ce qui sera les «Féérie…» «D’un château l’autre» «Nord» et «Rigodon», mais il y a plus, on y sent fortement le besoin de canaliser l’angoisse et l’incompréhension de ce qui lui arrive, un Céline totalement démuni devant la vengeance en gestation.


Juin 1944, avant la fuite, Céline entreprend un dernier tour de piste, photographier dans sa mémoire ces lieux préférés, des visages, quelques amis, les opportunistes, ceux qui lui demandent des dédicaces, des signatures en sachant le prix que cela vaudra après son exécution, petitesse, bassesses ordinaires. Il raconte la dernière rencontre avec sa mère, les rues, Paris, sa ville, le dispensaire, ce qu’on laisse, ce qu’on amène, les menaces, acheter la pommade pour Bébert et surtout cet immense vide devant ce qui s’annonce, on le sent tellement dépassé, impuissant devant le rouleau compresseur qui s’amène, venant autant de l’Est que des plages de Normandie.


Les pages les plus émouvantes sont celles qui précèdent son départ de Paris :


«Ma mère est à moitié aveugle et son cœur cède – elle a trop travaillé, trop souffert – elle n’a pas compris grand-chose – je l’ai bien fait souffrir – elle est tout dévouement et cœur, moi aussi, tout sacrifice, moi aussi – Je suis comme elle mais à présent il faut que je parte – ce sera pour demain – après demain – On reviendra?? Je n’ose pas penser qu’on ne reviendra plus – Je n’ose plus penser raisonnablement – On va laisser tout ainsi comme si on partait en vacance – Inès la femme de ménage est folle aussi de misère – Tout se déchire – je suis trop vieux trop malade pour un tel déchirement – Je n’ai pas voulu moi la guerre – dans mon imbécilité héroïque j’ai pesé par mes livres contribuer à l’éviter et voilà c’est moi maintenant le traitre, le monstre…» (p.53)


Plus loin, juste avant le départ :


« - on pleure tout les deux… Toutes ces lignes là ces rues ces verdures ces toitures la Seine son long sillon – l’Opéra – mon quartier – le temple où j’allais avec ma grand-mère – la République – ce sont les lignes comme d’un visage – maintenant tout hostile tout soudain tourne contre moi… tout cela danse danse dans les larmes… il faut s’en aller abandonner ma ville- … Lucette fait son baluchon - …» (56)


Après Baden-Baden, le style évolue, devient pressé, télégraphique, des mots lancés à toute vitesse, crachés aux vents brûlants des bombardements, fabuleuse traversée du Reich, rapidité qui lui permet de maintenir son rythme, créer les liens, les associations, mais plus tard, lorsque tout sera un peu apaisé. Dans ces rares instants, il donne l’impression de reprendre confiance en l’avenir, que dans sa tête s’écrivent déjà ses livres. Il revit.


À Copenhague, le souvenir est trop proche, l’angoisse de l’ignorance et sa sensibilité redevient, aiguë, les phrases s’allongent sensiblement, attentif, confiné dans sa mansarde d’où il n’ose plus sortir devant la défiance des uns et l’hostilité des autres. La hantise d’être pris. Chaque mot est une bouée, un cri et ce sont les mouvements de foules, la capitulation, l’incertitude et encore la peur, Bébert, Lucette et l’arrestation, éminente, une question de temps. L’enferment, la cellule froide, les cris, la maladie et mesquinerie des geôliers, les menaces d’extradition, livrés à ses bourreaux et l’exécution. Toute l’angoisse est là, à fleur de peau, dans ses mots tremblotants :


«…- Je rentre – Prison – Les gardiens me font signe que je vais être expédié en France pour être fusillé – Cela m’est bien égal – s’ils savaient les imbéciles d’où je sors les horreurs que j’ai traversées – Lucette – le rythme divin si fragile de la danse – les bruits l’ont cassé – oh! C’est le plus grave – pourvu qu’on ne lui brise pas l’âme, le secret de danse et des choses – oh! Cela m’angoisse – j’ai si mal au ventre à la tête partout… - ces plaisanteries sont des plaisanteries de chiens - » (p.106)


Des marques d’espoirs aussi, sur une page des cahiers, coincé dans le texte, le dessin d’un bateau, un trois mats dans le vent. Le même modèle que deux autres dessins, un par l’écolier et l’autre par un homme de 40 ans, plusieurs années d’intervalles, mais même silence devant la naïveté des traits (voir p.79, De la fureur à la féérie), cette importance de la mer. Dans les cahiers, le navire prend une signification particulière, déchirante, le bateau, les voiles déployées dans le vent, représente un puissant symbole de liberté, une quête de l’infini, une fuite éternelle vers l’abime.


À Meudon, sur sa tombe, le même navire, gravé cette fois, plus allongé, stylisé, il file magiquement sur les vagues, aborde «l’outre-là»; c’est vraiment le même bateau, fantôme, qui l’a accompagné de l’enfance à la mort. Sur ce bateau, c’est embarqué la Vérité, l’unique, ils naviguent ensemble, là-bas, plein Nord. Le vrai Nord, l’Atlantique, furieuse, au-delà des îles de Saint-Pierre, de Miquelon, l’Islande et Terre-Neuve, quelque part, dans l’écume blanche des banquises.


Pierre Lalanne