dimanche 1 novembre 2009

Un autre Céline



Un autre Céline,

De la fureur à la féérie.

Deux carnets de prisons.

Henri Godard, Éditions Textuels, Paris 2008


Un beau livre, offert en deux volumes, un rouge et un autre noir, sous coffret avec, en frontispice, un Céline jeune dessiné par Gen Paul, belle facture, photos, facsimilés, textes aérés, présentation soignée. Première impression, une étrange sensation de froidure, un Céline hors du temps, étranger, comme si en cherchant à le percer, à le mettre en perspective avec son époque, il en devient que plus flou, inaccessible.


Certes, n’accusons pas l’auteur de préméditation, qui s’efforce plutôt à le cerner, à tenter de le définir à travers ses goûts, ses influences, Céline en son époque. Démarche essentielle, mais insuffisante parce que trop fragmentaire, trop superficielle, un survol. Tout en tentant de situer Céline, M. Godard ne fait qu’effleurer ce XXe, si lourd à porter... On sent de la retenue, il tient trop à sa neutralité de spécialiste pour laisser filer l’émotion. Les tabous envers Céline sont plus présents que jamais, amplifiés même, mais bon, le second volume rachète le tout!


Premier volume: «De la fureur à la féérie». En fait, une série de petites rubriques abondamment illustrée, iconographie qui fixe le contenu du livre, le lecteur comprend vite ce que l’auteur cherche à montrer. Première fureur : «Coup de force et coup d’éclat». «Voyage au bout de la nuit», bien sûr, la réception par les critiques et l’onde de choc ressenti; un cataclysme autant littéraire que social, une véritable révolution de l’écriture est en marche. C’est en puisant dans les profondeurs de la nature humaine et l’absurdité de la guerre que Céline bouleverse les certitudes et enfonce la littérature dans un coin.


Henri Godard conclut ainsi son premier chapitre :


«Voyage au bout de la nuit, en son temps, a fortement interpellé ces premiers lecteurs, comme le montrent les comptes rendus passionnés qui en ont été donné… polémique… procès… prix Goncourt… Mais, comme toute l’œuvre de Céline, il continue aussi, chose rare, à interpeller ses nouveaux lecteurs. C’est à cette interpellation qu’il doit, en même temps que sa valeur proprement littéraire, de rester aujourd’hui aussi vivant» (p.16)


Second chapitre, seconde rubrique, «La croisade antisémite», bien sûr, toujours une nécessité d’insister sur le caractère inacceptable des écrits pamphlétaires, la tache originelle, les regrets pour un si grand écrivain d’avoir tout gâché. L’auteur en arrive instantanément à l’occupation et à la propagande nazie antisémite, il passe outre sur les raisons séculaires de l’aversion contre les Juifs, profondément ancré dans l’imaginaire et la pensée politique de tout l’occident, et ce, depuis Saint-Paul.


Il aurait été intéressant de situer, de fouiller un peu, mettre en perspective, relativiser le rôle réel de Céline. Pourquoi ne pas parler des écrivains et autres intellectuels ayant aussi trempé dans cette soupe idéologique, histoire qu’à force de montrer Céline comme le modèle parfait de l’antisémitisme, on en a fait un bouc émissaire idéal.


On en revient toujours au même point, le même acharnement, le refus de passer l’éponge sur les horreurs de l’Histoire et, pourtant, ce ne sont pas les exemples d’abominations qui nous manquent pour assouvir nos sentiments humanitaires. Henri Godard insiste sur caractère «insoutenable» des pamphlets et préfère s’emberlificoter les pieds dans des notions de moralités judéo-chrétiennes culpabilisantes, plutôt d’admettre que l’antisémitisme est l’un des fondements essentiels des religions monothéismes issus du judaïsme.


Si l’Histoire n’est pas garante de l’avenir, les massacres, guerres, révolutions et autres génocides en font intrinsèquement partie. L’humanité ne peut faire sans, il faudra bien l’admettre un de ces jours.


Il y a toujours ce côté irritant, propre aux grands spécialistes de Céline, qui refusent de prendre leur objet d’étude dans leur entité. Ils laissent de côté leur «objectivité» et préfèrent se pincer le nez devant celui qui pue en s’excusant d’y trouver du génie. Vitoux également, entretient cette tiédeur molasse ou Almeras, grattant le cadavre jusqu’à l’os, en espérant découvrir dans l’ADN célinien, l’inscription génétique de son antisémitisme…


La nécessité de ce type de livre est d’attester et démontrer que l’écriture Célinienne est, avant tout, délire, transe et débordement. Là, s’engendre la puissance de l’artiste et le distingue de l’ordinaire, de la banalité de la mode. «Féérie…» en est l’exemple le plus accompli, nous retrouvons aussi une partie de cette folie créatrice dans les pamphlets… Comme nous retrouvons la folie créatrice de Sade dans cette violence «insoutenable» d’amas de corps souillés et de cadavres entrelacés…


Le génie créatif atteint son paroxysme en se laissant entrainer par les extrêmes et ces disproportions peuvent prendre différentes formes, passion effrénée, intolérance, autodestruction, suicide, démence… chef-d'œuvre. On ne peut reprocher à Céline cette recherche de l’intensité.


«De la fureur à la féérie» compte neuf autres rubriques, dont le «Paris de Céline», «La danse et les danseuses» «La fascination de la scène» «L’écrivain de la banlieue» «Chansons et art lyrique» «La peinture et les peintres». Elles sont toutes vivantes et pertinentes, mais toujours trop parcellaires. Les pages sur les «Paysages d’élections» demeurent particulièrement belles et sont consacrées à l’importance de l’eau, de la mer, des ports, des navires et de leur mouvement dans cette incontournable légèreté, toujours présente dans l’univers célinien :


«Je suis tenté dès que je vois l’eau… la plus petite raison ça va!… je ferais le tour du bassin des tuileries au moindre prétexte! Dans un verre de montre si j’étais mouche un tout petit peu… n’importe quoi pour naviguer! Je traverse tous les ponts pour des riens… je voudrais que toutes les routes soient des fleuves… C’est l’envoûtement… l’ensorcellerie… c’est le mouvement de l’eau…» (p.67)


Ou encore :


«le charme est trop grand pour moi surtout avec les grands navires… tout ce qui glisse autour… faufile, mousse… les youyous… l’abord sud des Docks… cotres et brigantines au louvoye… amènent… drossent… frisent à la rive… à souple voguent! … c’est la féérie!... on peut le dire!... du ballet!... Ça vous hallucine!... C’est difficile à se détacher… » (p.68)


Le second livre : «Deux carnets de prisons» sont offerts en facsimilé et constitue la véritable raison d’être du coffret. Carnets écrits sur de petits cahiers aux pages préalablement numérotées afin d’éviter que le prisonnier communique directement avec l’extérieur. Chaque nuit, Céline doit remettre les cahiers à ses gardiens, il est facile d’imaginer l’angoisse en se demandant s’il les retrouverait à son réveil.


Ces carnets se veulent avant tout des points de repère, la fuite avec les derniers jours à Paris, Baden-Baden, l’Allemagne, le Danemark, la prison et aussi les personnages croisés, rencontrés, ici et là; les peurs, le découragement, les craintes, la panique de ne jamais revenir et Bébert, toujours présent, en témoin privilégié, comme un porte-bonheur. Pour Godard, Céline organise avant tout la suite de son œuvre, ce qui sera les «Féérie…» «D’un château l’autre» «Nord» et «Rigodon», mais il y a plus, on y sent fortement le besoin de canaliser l’angoisse et l’incompréhension de ce qui lui arrive, un Céline totalement démuni devant la vengeance en gestation.


Juin 1944, avant la fuite, Céline entreprend un dernier tour de piste, photographier dans sa mémoire ces lieux préférés, des visages, quelques amis, les opportunistes, ceux qui lui demandent des dédicaces, des signatures en sachant le prix que cela vaudra après son exécution, petitesse, bassesses ordinaires. Il raconte la dernière rencontre avec sa mère, les rues, Paris, sa ville, le dispensaire, ce qu’on laisse, ce qu’on amène, les menaces, acheter la pommade pour Bébert et surtout cet immense vide devant ce qui s’annonce, on le sent tellement dépassé, impuissant devant le rouleau compresseur qui s’amène, venant autant de l’Est que des plages de Normandie.


Les pages les plus émouvantes sont celles qui précèdent son départ de Paris :


«Ma mère est à moitié aveugle et son cœur cède – elle a trop travaillé, trop souffert – elle n’a pas compris grand-chose – je l’ai bien fait souffrir – elle est tout dévouement et cœur, moi aussi, tout sacrifice, moi aussi – Je suis comme elle mais à présent il faut que je parte – ce sera pour demain – après demain – On reviendra?? Je n’ose pas penser qu’on ne reviendra plus – Je n’ose plus penser raisonnablement – On va laisser tout ainsi comme si on partait en vacance – Inès la femme de ménage est folle aussi de misère – Tout se déchire – je suis trop vieux trop malade pour un tel déchirement – Je n’ai pas voulu moi la guerre – dans mon imbécilité héroïque j’ai pesé par mes livres contribuer à l’éviter et voilà c’est moi maintenant le traitre, le monstre…» (p.53)


Plus loin, juste avant le départ :


« - on pleure tout les deux… Toutes ces lignes là ces rues ces verdures ces toitures la Seine son long sillon – l’Opéra – mon quartier – le temple où j’allais avec ma grand-mère – la République – ce sont les lignes comme d’un visage – maintenant tout hostile tout soudain tourne contre moi… tout cela danse danse dans les larmes… il faut s’en aller abandonner ma ville- … Lucette fait son baluchon - …» (56)


Après Baden-Baden, le style évolue, devient pressé, télégraphique, des mots lancés à toute vitesse, crachés aux vents brûlants des bombardements, fabuleuse traversée du Reich, rapidité qui lui permet de maintenir son rythme, créer les liens, les associations, mais plus tard, lorsque tout sera un peu apaisé. Dans ces rares instants, il donne l’impression de reprendre confiance en l’avenir, que dans sa tête s’écrivent déjà ses livres. Il revit.


À Copenhague, le souvenir est trop proche, l’angoisse de l’ignorance et sa sensibilité redevient, aiguë, les phrases s’allongent sensiblement, attentif, confiné dans sa mansarde d’où il n’ose plus sortir devant la défiance des uns et l’hostilité des autres. La hantise d’être pris. Chaque mot est une bouée, un cri et ce sont les mouvements de foules, la capitulation, l’incertitude et encore la peur, Bébert, Lucette et l’arrestation, éminente, une question de temps. L’enferment, la cellule froide, les cris, la maladie et mesquinerie des geôliers, les menaces d’extradition, livrés à ses bourreaux et l’exécution. Toute l’angoisse est là, à fleur de peau, dans ses mots tremblotants :


«…- Je rentre – Prison – Les gardiens me font signe que je vais être expédié en France pour être fusillé – Cela m’est bien égal – s’ils savaient les imbéciles d’où je sors les horreurs que j’ai traversées – Lucette – le rythme divin si fragile de la danse – les bruits l’ont cassé – oh! C’est le plus grave – pourvu qu’on ne lui brise pas l’âme, le secret de danse et des choses – oh! Cela m’angoisse – j’ai si mal au ventre à la tête partout… - ces plaisanteries sont des plaisanteries de chiens - » (p.106)


Des marques d’espoirs aussi, sur une page des cahiers, coincé dans le texte, le dessin d’un bateau, un trois mats dans le vent. Le même modèle que deux autres dessins, un par l’écolier et l’autre par un homme de 40 ans, plusieurs années d’intervalles, mais même silence devant la naïveté des traits (voir p.79, De la fureur à la féérie), cette importance de la mer. Dans les cahiers, le navire prend une signification particulière, déchirante, le bateau, les voiles déployées dans le vent, représente un puissant symbole de liberté, une quête de l’infini, une fuite éternelle vers l’abime.


À Meudon, sur sa tombe, le même navire, gravé cette fois, plus allongé, stylisé, il file magiquement sur les vagues, aborde «l’outre-là»; c’est vraiment le même bateau, fantôme, qui l’a accompagné de l’enfance à la mort. Sur ce bateau, c’est embarqué la Vérité, l’unique, ils naviguent ensemble, là-bas, plein Nord. Le vrai Nord, l’Atlantique, furieuse, au-delà des îles de Saint-Pierre, de Miquelon, l’Islande et Terre-Neuve, quelque part, dans l’écume blanche des banquises.


Pierre Lalanne


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