vendredi 18 décembre 2009

Louis-Ferdinand Céline et les idées

«… j’ai pas d’idées moi! Aucune! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées! les bibliothèques en sont pleines! et les terrasses des cafés!... tous les impuissants regorgent d’idées!... et les philosophes!... c’est leur industrie les idées!.. ils esbrouffent la jeunesse avec! ils la maquereautent!... la jeunesse est prête vous le savez à avaler n’importe quoi… à trouver tout : formidââââble! S’ils l’ont commode donc les maquereaux! Le temps passionné de la jeunesse passe à bander et à se gargariser d’«idéaas»!... de philosophie, pour mieux dire!... oui, de philosophie, Monsieur! la jeunesse aime l’imposture comme les chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu’on leur balance, qu’ils courent après! Ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c’est le principal!... aussi, voyez tous les farceurs pas arrêter de faire joujou avec la jeunesse… de lui lancer plein de bouts de bois creux, philosophiques… si elle s’époumone la jeunesse!... et si elle biche!... qu’elle est reconnaissante!... ils savent ce qu’il lui faut, les maquereaux! des idéâs!... et encore plus d’idéâs! des synthèses! et des mutations cérébrales!... au porto! au porto toujours! logistique! formidââââble!... plus que c’est creux, plus que la jeunesse avale tout! bouffe tout! Tout ce qu’elle trouve dans les bouts de bois creux… idéââs… joujoux!»...«Entretiens avec le professeur Y» Gallimard (p.19-20).


Pourtant, les idées ne manquent pas chez Céline, elles foisonnent aux files des pages, explosent de trouvailles, de merveilles, de perles, joyaux d’entourloupes et de tempêtes fulgurantes de mots et d’images; le souffle et les enchainements font rire, pleurer et, surtout, comme ça, au détour d'une expression, réfléchir. S’interroger, juste ce qu’il faut pour laisser se dessiner un sourire, tout léger. Une hésitation qui peut éclater tel un éblouissement… Après tout, c’est peut-être vrai, que «le monde n’est qu'une immense entreprise à se foutre du monde».


La subtilité dans la démesure, son message, d’apparence grossière pour certains, primaire et vulgaire pour d’autres, s’impose bien davantage que les savantes idées décortiquées, énoncées et expliquées par des spécialistes chevronnés, diplômés et imbus de certitudes métaphysiques, les gardiens de nos «valeurs universelles». Ces penseurs représentent un vaste savoir qui, par définition, se doit d’être inaccessible aux communs que nous sommes, occupés à gagner notre pitance. Cela leur permet d’alimenter leurs machines à idées destinées à nous rassurer sur notre sort tout en s’assurant de leur utilité; raison, sagesse et lumière vont de pair et tant pis pour celui qui n’a pas les moyens de ses ambitions… que le meilleur file avec la caisse.


Prenons l’idée de liberté…Ah! La belle idéâââ! Millénaires, depuis la nuit des temps qu’elle nous tarabuste, nous fait rêver! Idée insaisissable, chantée en vers et en prose en hommage aux milliers de libérateurs, dictateurs et illustres fondateurs de nos démocraties modernes; aboutissement difficile après tant de peines, de luttes, à la sueur des sacrifices et des révolutions pour aboutir à cette grande finalité qui est la nôtre. Quotidiennement, la liberté sur grand écran, tellement insipide et veule qu’elle écœure… Tant et tant d’efforts pour en arriver là.


Paradoxalement, la liberté est une idée dangereuse qui peut devenir vite incontrôlable. Il est alors nécessaire de la limiter, de la restreindre, de l’encadrer pour mieux s’en repaître et s’illusionner de vivre dans le meilleur des mondes. Il importe donc de la façonner en modèle idéal, mais pratique, bien adapté aux conditions réelles de la société, car, le danger de dérapage est toujours présent. L’immonde! La bête qui attend, toujours tapie, nous guette, nous pourchasse, nous détourne de nos véritables valeurs et menace nos institutions.


Alors, à la rescousse, les intellectuels s’activent, bouillonnent d’idées sur la nécessité de nous protéger contre nos excès, nous mettre en garde contre nos propres abus, l’ivresse et la folie d’une liberté mal tenue, la désorganisation des sens qui mène tout droit à l’anarchie. L’idée de base, sublime, est de réglementer la liberté, la légiférer, l’enchainer afin que cette belle et grande idéâââ demeure figée à jamais momifiée dans les chartes, les constitutions, les principes et les déclarations d’autosatisfaction. Pour être encore plus définitif, louangeons ses bienfaits dans les églises construites à sa gloire et à ceux par qui est sortie l’étincelle…


Et pourtant, combien sont vraiment dupes devant tout ce tape-à-l'œil?


À preuve de toute la fragilité de cette mascarade, c’est que les gardiens, les polisseurs d’idées sont toujours un peu inquiets lorsqu’un illuminé comme Céline s’interroge et perce l’opacité de leurs discours, démontre le vide de leur argumentation, que cette liberté que l’on s’acharne à glorifier par tous les moyens n’est que du bourre mou et sent la putréfaction de ceux qui sont morts en leur nom.


Pour Céline, du haut de leur chaire, ces maquereaux ressemblent tous à de tristes curés, cols blancs grands ouverts pour faire décontracte, soutane de prix et amis bien placés, preuve que les bonnes idées paient toujours. Du haut de leurs relations, ils imposent la vision de leur monde idéal; visions de liberté, des droits, de l’homme et de la marchandise; les droits d’auteurs, les droits de culte, les droits des uns et des autres qui finissent par s’annuler pour devenir une magnifique et superbe dictature du vide et de l’insignifiance.


Dernière en liste, l’idée magique qui chapeaute définitivement l’idée de liberté : l’éthique, le retour d’un vieux et merveilleux concept, marque déposée des intellectuels à la mode qui leur permet d’arrondir leurs fins de mois. Imaginons un moment le plaisir de Céline à nous causer de l’éthique dans nos sociétés parvenues enfin aux frontières de la perfection…


Convenons donc avec Céline, que l’organisation des idées sert essentiellement à maintenir les privilèges d’un groupe au détriment d’un autre ou de plusieurs en même temps.


Parfois, lorsqu’une idée persiste trop longtemps, il peut se produire un grand chambardement. Nous assistons alors à la mise en place d’un nouveau pouvoir qui s’activera à étouffer les nouvelles idées alors en vigueur pour finalement atteindre exactement le même résultat qu’auparavant. Les idées se transforment, mais l’homme reste le même, ordure intégrale.


Des modes, les idées vont et viennent et se répètent, s’imposent, durent un moment, se tarissent par lassitude et, un bon jour, reviennent d’on ne sait où… Une déferlante, puissante et dévastatrice qui emporte toutes les anciennes idées. Au point où l’on se demande comment on n’y a pas songé avant. L’image du bout de bois, dans le texte de Céline, ramène dans sa juste perspective l’ensemble du phénomène… Nous courrons tous après le premier venu qui saura nous vendre ce que nous croyons être l’idée du bonheur.


Alors, mourir pour ses idées… le pas est vite franchi; quoi de plus grandiose que d’offrir sa vie à la réalisation d’une idée?… Les Dieux, le Roi, la Patrie, la Liberté, la Révolution, la République, l’Écologie, mille Valeurs, mille misères si chères à l’humanité progressiste, qu’il importe d’en porter aussitôt la bonne nouvelle chez les voisins.


Fatalement, la guerre est vite devenue une grande idée qui s’accroche depuis toujours, la plus belle en fait, noble, elle assure la communication des idées. Elle s’impose d’elle-même afin d’assurer la paix aux hommes de bonne volonté; les armes, l’uniforme; la beauté des défilés constitue habituellement le meilleur moyen de convaincre les septiques que nos idées sont les meilleures. D’ailleurs, Céline y a consacré la totalité de son œuvre et magistralement décodé l’imposture de ce grand mensonge.


Une belle idée, ce mensonge de la «der des ders» celui de 14-18, est vite devenue, en 39-45, «plus jamais ça» ou quelque chose d’approchant. Peu importe, la raison qui sous-tend l’exercice, le résultat reste le même, des monceaux de cadavres et de gravats à plus savoir comment s’en débarrasser. Tuez! Massacrez! Mentez! Justifiez! Il en restera toujours quelque chose de positif, foisonnement d’où en ressortira de nouvelles et grandes idéâââs.


«Mois après mois, c’est sa nature, le paumé gratis il expie sur le chevalet «Pro Deo», sa naissance infâme, ligoté bien étroitement avec son livret militaire, son bulletin de vote, sa face d’enflure. Tantôt, c’est la guerre! C’est la paix! C’est la reguerre! Le triomphe! C’est le grand désastre! Ça change rien au fond! Il est marron dans tous les retours. C’est lui le paillasse de tout l’univers… il donnerait sa place à personne, il trétille que pour les bourreaux. Toujours à la disposition de tous les fumiers de la planète!» (Guignol’s band l, la Pléiade t.3 p.97)


Céline dénonce ces faiseurs d’idées, vendeurs de rêves, ces charlatans qui, au nom de la philosophie, tentent de nous convaincre qu’ils entretiennent la seule Vérité possible. Ils détiennent le secret de leur bonheur. Ils obligent le bon peuple à s’embarquer dans leur galère et à ramer en cadence, parce que là-bas, se trouve une terre promise, la seule direction possible, une île merveilleuse, l’Eldorado…«La vie devient plus belle camarades, la vie devient meilleure», disait le Petit père des peuples… Belle, idée, ma foi qui, selon Soljenitsyne a coûté pas loin de 70 millions de morts…


Dans ces «Entretiens avec le professeur Y», écrit au milieu des années 50, Céline vise directement Sartre, l’incubateur à idées nouvelles; Sartre qui sera bientôt à l’apogée de sa gloire, accueilli telle une vedette rock partout où il passe. C’est lui qui endoctrine la «jeunesse» en lui lançant des bouts de bois que chacun rapporte en chien fidèle, espérant être aux premières loges pour le nécessaire changement de garde. En accusant Céline d’avoir été acheté par les nazis, Sartre aura la merveilleuse faculté de réussir à passer pour un défenseur de la justice et de la liberté tout en se jetant dans les bras de la dictature communiste.


Alors, des maquereaux, les intellectuels? Des imposteurs à la solde des véritables détenteurs du pouvoir qui collaborent allègrement, couchant dans le même lit pour une gigantesque partouze aux frais de la populace? Pourquoi en douter? Les faits sont là, indéniables, mais ne jetons pas la pierre au ténia pour autant… Ni pire ni meilleur que les anciens, que ceux qui trônent aussi de nos jours, il n’est qu’un minuscule rouage de l’engrange dans lequel nous tournons et tournons jusqu’au trépas, la seule Vérité.


Sauf que nous devons rendre justice à Céline…


De Hitler à Staline en passant par de Gaule ou bien de Chavez à Obama en s’attardant à Mitterrand, les philosophes flattent un ou l’autre des camps en entretenant l’illusion du bien commun, pendant ce temps, les marchands de canons brassent des affaires et assurent notre avenir.


Pierre Lalanne

2 commentaires:

  1. Rectificatif:http://www.lecanardduloir.com/Biblio.html

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  2. Absolument jouissif !

    Céline le maître inégalé et inégalable.

    Chiure d'humanité, des faux qui font semblant, avec des faux-semblants auréolés, bonne cause, bonne dose d'idées, re-sucées, remachées, re vomies, re-mixées, pâtes molles pour un massacre des esprits.

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