lundi 7 décembre 2009

Céline et les têtes molles


Céline et les têtes molles

Pierre Monnier

Le Bulletin célinien, 1998


«…si j’écris, c’est pour donner de Céline une image en tout point différente, absolument contradictoire aux analyses, exégèses, affirmations, fantasmes et divagations des spécialistes, pour lesquels il n’existe aucun critère intellectuel et moral autre que la référence au racisme et à l’antisémitisme. C’est parce que moi, qui ne suis pas un intellectuel, mais simplement un lecteur sérieux et un observateur appliqué de l’évènement, j’ai lu Céline dès 1932, quand parut le Voyage et parce que, depuis lors, je l’ai toujours lu sans rien laisser passer, tout en regardant autour de moi et en détectant l’immonde coalition d’intérêts qui tendait à déchaîner le massacre des jeunes français. Jamais colère ne fut plus justifié que celle de Ferdinand.» (p.63-64)


L’histoire de Pierre Monnier et de Louis-Ferdinand Céline est le résultat d’une amitié singulière, d’une solidarité profonde et indéfectible. Relation basée sur un engagement inconditionnel d’une rare sincérité et qui, au départ, découle du remboursement d’une sorte de dette morale de Monnier envers l’écrivain, mais qui se transforme, au fil du temps, en une belle complicité… À la vie! À la mort! Il ressort de son action, un exemple de droiture, de conviction et de désintéressement.


Un véritable homme d’honneur…


Monnier a d’abord connu Céline par son écriture aussitôt convaincu de la sincérité absolue l’écrivain; pacifiste, il ne s’attache à aucune idéologie, sinon qu’il est incapable de demeurer insensible devant celui qui souffre; celui qui, inévitablement, paie la note de la connerie humaine. Pour Monnier, Céline s'acharne à défendre le faible, celui qui écope face à la folie des maîtres, pourvoyeurs de chair fraiche pour les fossoyeurs et les marchands de canons. Malgré le déferlement hystérique de l’avant-guerre, Céline ne bronche pas. Il reste un des rares à persister et à dénoncer les va-t-en-guerre, les comploteurs détenteurs du pouvoir contre la montée en force d’une nouvelle Allemagne cherchant à prendre un peu de place parmi les grands.


Sa perception de Céline est limpide et sans complexes, pour Monnier, les pamphlets ne sont pas racistes, ne dénoncent pas le Juif, mais les lobbys qui poussent les États dans un nouveau conflit aussi dévastateur que celui de 14-18… «Pour bien rigoler dans les tranchées» titre la bande-annonce de «Bagatelle pour un massacre». Le sentiment de Monnier d’alors reflète la peur générale de ceux qui devront affronter la déferlante nazie. Céline savait la guerre proche et hurlait sa terreur; en 1940, Monnier allait également connaître la terrible efficacité technologique de la Grande faucheuse et tâter dur, le champ de bataille :


«Moi, je n’avais rien demandé, mais j’étais là devant les panzersdivisionen, et j’ai failli être bousillé… La débâcle… le massacre… les beaux draps… soit!» (Céline et les têtes molles p.50)


Ce sont pour ces raisons que plus tard, il n’a pas hésité en voyant l’écrivain poursuivi jusqu’au Danemark, emprisonné, fragile, méprisé, isolé et, finalement, détenu en «résidence surveillée» sous menace d’expulsion avec l’article 75 au cul. Monnier a ressenti profondément l’injustice faite au plus grand écrivain du siècle, et ce, dans ses convictions les plus sensibles. Seul contre tous, il a donc décidé de l’aider à tout prix, tout comme Céline s’est débattu pour porter la voix de ceux qui refusaient la guerre.


Il n’a jamais hésité à bousculer, déranger, solliciter pour que la France reconnaisse en Céline l’artiste et le patriote. Dans «Ferdinand Furieux», à travers une riche correspondance, Monnier raconte cette aventure merveilleuse d’une rencontre unique et le développement d’une amitié qui n’a cessé de s’épanouir jusqu’à la mort du premier.


Que pouvait représenter pour Céline ce garçon si enthousiasme et un peu naïf, prêt à combattre les moulins à vent pour que triomphe la vérité et la justice? On sait la méfiance de Céline envers les hommes en générales et même envers ses plus vieux amis, mais, dans ses lettres à Monnier, à part le découragement favorisé par l’isolement et l’exaspération pour une situation littéraire et juridique des plus incertaines, on sent de la part de Céline un vif sentiment pour cet homme dévoué qui, avec si peu de moyens, remue ciel et terre, bouscule l’indifférence et le silence. Monnier représente une bouée pour Céline, un vent frais venu de France qui l’atteint sur les côtes de la Baltique.


On peut dire que le vieil ours de Korsør s’est laissé lentement apprivoiser par le jeune renard, mais parce que Monnier n’attendait rien en retour… Il désirait seulement rendre à Céline ce que ce dernier lui avait déjà offert gratuitement par l’entremise de ses livres : la dignité et le droit de penser par soi-même; le droit au refus…


Avec la parution de «Ferdinand Furieux» en 1979, l’on constate que cette amitié va bien au-delà de la mort de l’écrivain. Monnier demeure un chien de garde, car, parvenu au seuil de sa propre vie, il revient en 1998 avec l’opuscule «Céline et les têtes molles» pour prendre de nouveau sa défense contre une autre offensive de dénigrement.


Le milieu des années 90 marque la réédition de «Céline en chemise brune» de Kaminski, publié une première fois en 1938; puis la publication de deux autres petits ouvrages sommes toutes assez insignifiant : «L’art de Céline et son temps» de Michel Bounan et «Contre Céline» de Jean-Pierre Martin. Insignifiant parce que, encore une fois, ces auteurs se limitent bêtement à associer Céline au nazisme, au racisme et à l’antisémitisme. Pierre Monnier reprend son bâton du pèlerin, dénonce, explique encore et encore le contexte et les circonstances, les détails de l’histoire que l’on s’efforce d’ignorer volontairement et banaliser, demeure la bêtise et la mauvaise foi. Monnier ne craint pas d’étayer sa perception crue de la réalité sur les véritables causes et elle en vaut bien d’autres :


«Sur les décision criminogènes du traité de Versailles, rien, pas une ligne; sur le sabotage du pacte à quatre, sur la déclaration de guerre en 1939, sans la convocation constitutionnelle du Parlement, sur le désastre qui a suivi, le malheur et la misère du peuple, rien pas une ligne; sur le mépris du pouvoir britannique et de Churchill pour les français voués au sacrifice, rien pas une ligne; sur les activités des financiers et des capitalistes anglo-saxons qui ont choisi le partage du monde avec Staline et les communistes plutôt que la paix avec l’Allemagne et l’Italie, rien, pas un mot, pas une ligne; sur les bombardements aveugles des villes de France et les dizaines milliers de victimes… rien pas une ligne; sur tout ce qui a motivé la colère de Céline, rien, pas un mot, pas une ligne» (p.23-24).


Rien de bien nouveau dans le débat, sinon la constante satisfaite des intellectuels, qui se limitent toujours à la même face d’une médaille polie par l’usure. Cela est d’autant plus vrai que nous pouvons établir régulièrement des parallèles avec la propagande d’aujourd’hui. Pensons à cette série culte sur la Seconde Guerre mondiale «Apocalypse», encensée par les médias, mais, explique-t-on, dans cette série du siècle aux belles images de destructions numérisées, les causes profondes du conflit? Le traité honteux de Versailles, le mépris, la haine entretenue contre l’ennemi héréditaire, la désorganisation totale du pays, le chaos, la crise mondiale du capitalisme, la guerre civile et, enfin, l’arrivée de Hitler reconnu comme un sauveur et cet immense espoir suscité par sa prise du pouvoir. Avec Hitler, l’Allemagne retrouvait une fierté nationale et l’Empire britannique ne pouvait que se rebiffer devant ses intérêts menacés.


De tout ça… Rien, pas un mot, pas une ligne… La question générale de la responsabilité n’est jamais posée de manière fondamentale, pour le public, le sujet est évité et pour cause… Tout doit être simple : Hitler, une légende noire, un démon, un antéchrist sortis tout droit de l’enfer, qui envoûte les masses dépassées et fragilisées et rend l’homme semblable à la bête. Voilà, tout est dit, l’incarnation du mal…


La diabolisation de l’Irakien Saddam, honteusement exécuté par ses anciens amis, répond exactement au même type de lavage de la mémoire collective, à cette logique implacable de la banalisation de l’histoire…côté des bons et côté des méchants… imposition d’une morale à sens unique où un massacre peut fort bien en justifier un autre à la condition qu’il se trouve du bon côté des choses.


Pierre Monnier n’est surtout pas dupe et le renouvellement des critiques envers Céline est prétexte à réitérer son admiration envers l’écrivain qui ne s’est jamais dérobé devant la connerie universelle … Il réaffirme que rien ne justifie le casse-pipe… Qu’il n’y a pas de haine en Céline, ni de dualité, mais de la colère, uniquement de la colère et de la rébellion :


«Céline n’est pas, n’a jamais été double. L’écrivain, le grand écrivain, est unique et simple. L’image d’un auteur, qui serait aussi un personnage de haine et de ressentiment est une sottise. Il n’y a pas dans Céline un romancier, créateur, poète, raconteur d’histoires et pétri d’émotion, doublé d’un salaud qui serait biologiquement partisan de la domination de certaines races sur les autres antisémite.


Il n’y a qu’un homme, doué d’un regard pénétrant, observateur impitoyable, hypersensible et frémissant, dont toute la vie a été tendue par l’irrésistible besoin de l’écriture… Qu’il s’agisse de raconter la mort du troufion sur le bord du fossé… la tendresse de la prostitué… les intrigues et entourloupes des vicieux de la puissance dominatrice qui ne dit pas son nom… la promenade dans les jardins de Sigmaringen, les affres du passager qui vomit et se vide sur le pont d’un bateau, les imprécations contre le tortueux qui préparent, à l’abri des plus nobles considérations morales, le massacre du petit paysan… (p.69-70)


Monnier vise tellement juste, Céline, c’est tout ça et seulement ça, de l’extrême colère des pamphlets à l’extrême tendresse de ses romans… la simplicité, la douceur et son impuissance devant la douleur des hommes et des animaux. Pour voir, pour sentir et pour illustrer ce que Monnier cherche à montrer et que jamais les dénigreurs de la prose célinienne n’osent aborder, revisitons ce texte sublime de la mort de Bessy la chienne ramené du Danemark :


"Je peux dire que je l'ai bien aimée, avec ses folles escapades, je l'aurais pas donnée pour tout l'or du monde... pas plus que Bébert, pourtant le pire hargneux griffe déchireur, un tigre!... mais bien affectueux, ses moments... et terriblement attaché! j'ai vu à travers l'Allemagne... fidélité de fauve...


A Meudon, Bessy, je le voyais, regrettait le Danemark... rien à fuguer à Meudon!... pas une biche!... peut-être un lapin?... peut-être!... je l'ai emmenée dans le bois de Saint-Cloud... qu'elle poulope un peu... elle a reniflé... zigzagué... elle est revenue presque tout de suite... deux minutes... rien à pister dans le bois de Saint-Cloud!... elle a continué la promenade avec nous, mais toute triste... c'était la chienne très robuste!... on l'avait eue très malheureuse, là-haut... vraiment la vie très atroce... des froids -25°... et sans niche!... pas pendant des jours... des mois!... des années!... la Baltique prise..


Tout d'un coup, avec nous, très bien!... on lui passait tout!... elle mangeait comme nous!... elle foutait le camp... elle revenait... jamais un reproche... pour ainsi dire dans nos assiettes elle mangeait... plus le monde nous a fait de misères plus il a fallu qu'on la gâte... elle a été!... mais elle a souffert pour mourir... je voulais pas du tout la piquer... lui faire même un petit peu de morphine... elle aurait eu peur de la seringue... je lui avait jamais fait peur... je l'ai eue, au plus mal, bien quinze jours... oh, elle se plaignait pas, mais je voyais... elle avait plus de force... elle couchait à côté de mon lit... un moment, le matin, elle a voulu aller dehors... je voulais l'allonger sur la paille... juste après l'aube... elle voulait pas comme je l'allongeais... elle a pas voulu... elle voulait être un autre endroit... du côté le plus froid de la maison et sur les cailloux... elle s'est allongée joliment... elle a commencé à râler... c'était la fin... on me l'avait dit, je le croyais pas... mais c'était vrai, elle était dans le sens du souvenir, d'où elle était venue, du Nord, du Danemark, le museau au nord, tourné nord... la chienne bien fidèle d'une façon, fidèle au bois où elle fuguait, Korsør, là-haut... fidèle aussi à la vie atroce... les bois de Meudon lui disaient rien... elle est morte sur deux... trois petits râles... oh, très discrets... sans du tout se plaindre... ainsi dire... et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue... mais sur le côté, abattue, finie... le nez vers ses forêts à fugue, là-haut d'où elle venait, où elle avait souffert... Dieu sait!...


Oh, j'ai vu bien des agonies... ici... là... partout... mais de loin pas des si belles, discrètes... fidèles... ce qui nuit dans l'agonie des hommes c'est le tralala... l'homme est toujours quand même en scène... le plus simple… (D'un château l'autre) 1957.


Comment ne pas s’émouvoir?… Comment ne pas pleurer devant cette mort si digne et oser cracher sur un poète de cette trempe?… Songer même une seconde que nous sommes en présence de la pire ordure de l’histoire de l’humanité, prêt à expédier ses semblables à la fosse commune à la première occasion est une ignominie…


«Pendant ce temps, les gens sérieux fouillent Nord , d’un château l’autre et Rigodon, pour détecter quelques mots compromettants du genre «bougnoule» ou «youpin» qui permettront d’étayer le procès» (p,71)


En réalité, avec Céline et ses contradicteurs, nous en sommes toujours exactement au même point… Nous en avons encore pour cent ans, les articles publiés autour de la parution d’un choix de lettre à la Pléiade, le démontrent, le procès n’est pas équitable, les dés sont pipés et les juges corrompus.


Nous devons un immense respect pour la sensibilité et la persévérance de Pierre Monnier qui va bien plus loin dans la compréhension de Céline, que les savantes analyses objectives d’experts qui cherchent à fixer l’écrivain à l’intérieur d’une multitude de concepts inextricables et contradictoires; une glue de théories moralisatrices et de jugements lapidaires. Céline reste au-dessus des raisons d’État et de l’agitation des salles de rédaction ou des laboratoires de sciences sociales.


Céline, il suffit de le lire avec ses tripes et le reste vient tout seul…Cela, Pierre Monier l'a parfaitement compris.


Pierre Lalanne

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