lundi 27 avril 2009

Le testament de Céline

Le testament de Céline.

Paul Yonnet, éditions de Fallois, Paris 2009


Malaise à la lecture de ce livre, méfiance instinctive envers cet auteur qui, du haut de ses connaissances littéraires, décrète, comme ça, qu’après le « Voyage au bout de la nuit » Céline avait déjà tout dit, plus rien à déclarer, qu’il aurait valu mieux, pour lui et pour nous tous, de se taire…Pire! Céline est l’écrivain d’un seul livre… Que même avec « Mort à crédit », on sent déjà Ferdinand épuisé, à bout d’idées, plus de jus dans le stylo…


Je veux bien que « Guignol’s band » et « Féerie pour une autre fois » soient des livres difficiles d’accès, que certains diront illisibles. Il n’en demeure pas moins qu’avec un minimum de volonté l’on y découvre un foisonnement et une richesse incomparable d’images éclatées, de descriptions grandioses où chaque phrase est un détonateur provoquant des explosions à la chaîne. Par ailleurs, on ne niera pas à Joyce le génie de son « Ulysse » sous prétexte qu’il est soi-disant illisible.


Quant à la trilogie allemande, il s’agit assurément de la meilleure fresque sur une Allemagne en phase terminale, la destruction d’un pays, la folie absolue de la guerre et un prélude à la fin d’un monde. L’auteur du Testament… reste à peu près muet, quelques lignes ici et là, comme s’il s’agissait, effectivement, d’une période de la vie de Céline que l’auteur préfère ignorer et passer outre. Céline aurait dû disparaître après la publication du Voyage, juste avant le Goncourt, qu’il aurait nécessairement gagné à titre posthume, sans parler du Nobel puisque les pamphlets n’auraient jamais existé. C’est vouloir gommer la moitié de sa vie pour cause de dépit amoureux.


Les pages consacrées au « Voyage au bout de la nuit » sont émouvantes, Yonnet se confie, décris avec émotion ses impressions de jeunesse, le choc de sa première lecture, le refus de le relire et ses conséquences sur la suite de sa vie. Plus loin, les liens qu’il tisse entre Zola et Céline sont très justes. L’incompréhension de ce dernier envers le naturaliste s’explique par l’affaire Dreyfus et l’implication totale de Zola à le défendre. À cause de cette défense, l’œuvre de Zola fut reléguée au second plan et ignorée. En le dénonçant, Céline renie un de ses maîtres le plus importants. Aujourd’hui encore, on lui préfère Hugo, Balzac et même… oh! Horreur, Dumas!


En quelque sorte, Zola et Louis-Ferdinand Céline sont des frères ennemis, les victimes d’une conspiration des bien-pensants, mais pour des raisons complètement opposées : pro Dreyfus d’un côté et anti de l’autre. Par contre, cela n’explique pas tout, il est un peu gros d’attribuer uniquement aux retombées de l’affaire Dreyfus, les livres d’un futur Céline influencés par les débordements familiaux.


La comparaison entre Rousseau, abandonnant volontairement ses cinq enfants à l’orphelinat et les condamnant à une mort quasi certaine et l’antisémitisme de Céline, constitue un exemple fort du livre qui illustre magnifiquement l’injustice qui le frappe. Rousseau, ce pathétique grand penseur de l’humanisme des Lumières, à qui l’on pardonne facilement l’acte contre nature envers ses enfants, un geste de violence difficilement justifiable pour un donneur de leçons. Pourtant, personne ne critique sa niche au Panthéon faisant sa place auprès de Voltaire…un antisémite d’ailleurs, ce Grand Voltaire.


À quand Céline au Panthéon?… Même pas inscrit sur une plaque, son nom donné à un parc, une maison où il a vécu; le nom d’une rue ou d’une impasse. Rien! Une ombre au-dessus de Paris.


Enfin, malgré l’admiration de Yonnet pour le « Voyage au bout de la nuit »; admiration renouvelée après une seconde lecture des années après la première, arrivent le temps du détachement et la nécessité de l’abandon. Le moment de rompre ses liens entre le chef-d'œuvre absolu et son auteur qu’il n’arrive plus à suivre, tellement il est lourd de conséquences. Problème d’identité et désir de fuite, d’un nouveau départ devant une relation devenue indésirable et besoin de justifier l’aboutissement de son cheminement personnel, la fin du livre… la fin de sa vie.


En fait, dans son dernier refuge, exil intérieur en Normandie, l’auteur est aussi seul et isolé que Céline à Meudon. Il transpire, culpabilise de trop de ressemblance et désire se racheter avant de mourir. Il prend définitivement ses distances. Il brise le dernier lien en qualifiant Céline d’écrivain du malheur et que lui, dorénavant, mise uniquement sur le bonheur des derniers jours. Il renforce l’opposition en insistant sur son amour récent pour la campagne… « ces chemins qui n’aboutissent nulle part », comme s’il désirait obtenir un clin d’œil de l’ogre dans la justification de ses choix. .


Le « Testament de Céline » est un livre élégant, mais un livre de rupture entre un homme et son passé, le renoncement définitif de la jeunesse et le passage obligé vers la mort. C’est l’autopsie d’un amour impossible qui, malheureusement, ne sera jamais assumé jusqu’au bout de sa nuit.


Pierre Lalanne

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