mardi 21 avril 2009

Vivre mille ans

Je voudrais vivre mille ans, qu’il disait, Céline.


Vivre mille ans pour le plaisir de voir crever l’humanité. Provocateur, c'est un cri de révolte qu’il lançait aux enragés pour les calmer, un os à ronger en attendant pire. Personne n’entendait le cri de désespoir, sa conviction d’être parvenu à un point de non-retour, le véritable bout de son voyage?


Pourtant, depuis longtemps déjà, Céline n’est plus qu’une ombre confinée d’une prison à l’autre, jusqu’à Meudon, son cachot, son exil intérieur. Rejeté, condamné, méprisé, il est devenu une ombre en juin 1944, où il doit affronter l’humanisme triomphateur des libérateurs avides de sang et de vengeances. Il doit s’enfuir! Peut-on lui reprocher de vouloir sauver sa peau, sachant qu’il paierait au centuple pour tous les autres, les véritables profiteurs? Céline est alors pris dans la débâcle et la tourmente et ne s’en sortira pas, même près de 50 ans après sa mort, sa réputation demeure inchangée : un paria!


Il est tout de même fascinant de constater avec quelle facilité « l’homme de bien », ces représentants de la liberté, les vainqueurs de l’hydre peuvent se transformer, à leur tour, en des bêtes semblables à celles qu’ils ont combattues au nom de l’avenir de la civilisation. Toujours cette incapacité du vainqueur à la magnanimité, incapable de transformer le Mal en Bien, mais si habile à se métamorphoser en un bourreau pareil aux autres. En fait, cela reflète seulement la nature du pouvoir et ceux qui l’incarnent.


Malgré les apparences, l’énigme célinienne est simple, de tout temps, il a toujours refusé de se ranger dans un camp ou dans l’autre. Il observe, constate, affronte, dénature, gonfle et provoque. Il refuse de se mettre au service du Mal ou du Bien et encore moins de leurs innombrables porte-paroles gavés de belles certitudes. Céline désire s’élever au-dessus du marécage et devenir juge, un prophète pour l’humanité souffrante.


Comme tous les prophètes, Céline devient rapidement seul sur sa montagne, une ombre errante au-dessus des siens. Finalement, il aurait préféré se limiter à la médecine tout en étant incapable de s’en contenter, mais Céline est davantage un sorcier de l’esprit plutôt qu’un guérisseur de maux. Alors, à ses yeux, chargé d’une mission mystique, il se transforme en un génie implacable qui décortique le Mal caché dans le Bien et le Bien dans le Mal. Illuminé, comme tous les prophètes, Céline, dans son délire, voit l’humain tel qu’il le trouve, sa véritable nature, une sorte de bête primitive, hargneuse et méchante qui, au nom de n’importe quoi, est prête à anéantir ses semblables ou les asservir à son idéologie.


Devin, trop conscient de la folie des hommes, Céline s’enfonce dans sa solitude et se terre derrière son ombre, Il refuse les systèmes et encore moins à ceux qui les érigent en dogme. Communisme, capitalisme, république, monarchisme, parlementarisme… c’est du pareil au même, le même but, dominer et s’enrichir aux dépens du troupeau. L’échec est donc complet, personne ne l’écoute et ne comprend son cri, ses avertissements. Il est seul, une ombre repliée sur elle-même. Seule, la littérature parvient à le maintenir hors de l’eau et encore, c’est tout juste.


Sachant qu’il ne pourra jamais soulager la misère humaine, il a plutôt choisi de la visualiser dans son expression la plus ignoble. Tellement réelle, qu’elle fait ombrage à la société, une tache originelle qu’aucun baptême ne peut effacer. Céline possède totalement son époque, la transcende et nous rejoint jusque dans la nôtre. Nous hante, il les traverse toutes, une ombre inquiétante et dérangeante, un avertissement qu’il nous envoie au-delà de la mort.

Tel est le destin des prophètes.


Pierre Lalanne

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