vendredi 8 mai 2009

Lettre à Louis-Ferdinand Céline (1)


Cher Ferdinand,


Bientôt 50 ans que t’es mort et l’aversion des biens pensant pour tes chefs-d'œuvre n’a jamais été aussi écumante. Ton nom, à peine murmuré, est un cri de ralliement pour les prêtres de la rectitude, ceux qui décident ce que l’on doit penser, aimer et lire, les kapos de la culture. De nos jours, les collabos ont belles allures, infiltrés dans les salles de presse, avides et assoiffés, ils gagnent pitances à surveiller la moindre ligne et dénoncer ceux qui osent affirmer que tu n’es pas si méchant et peut-être bien le plus grand.


Allons! S’agit-il d’une preuve supplémentaire de ton génie, de la puissance de ta musique que tu leur craches ainsi à la figure? Certes, qui d’autre a montré jusqu’au délire intégral, le véritable visage de l’Humanité? Tu as décrit la spiritualité de l’Homme dans toute sa crudité, sa vérité, démontré qu’il est une ordure magnifique et que ses descendants seront toujours des salauds en puissance.


Les plus salauds de tous sont ceux qui affichent leur bonne conscience en osant donner des leçons de bonne conduite. Ces gens, ces humââânistes, capables de porter la guerre partout au nom de leur liberté et de leur démocratie. Cent fois, tu nous l’as raconté, à ta manière, dans ta folie du verbe. Cent fois tu nous as dit : l’espoir n’existe pas. Toujours, nous serons prêts à nous entretuer pour un Dieu ou pour un autre, un tyran ou un démocrate, un tortionnaire ou un extraterrestre. Toujours, le fort écrasera le faible.


Ces humââânistes, Ferdinand, sont les inquisiteurs des temps modernes. Jadis, au nom de Dieu et de l’infaillibilité de son église, ils brûlaient les hérétiques, les sorcières, les mécréants et autres incroyants. Aujourd’hui, au nom de la liberté et de son hypocrisie, ils censurent et imposent le silence à ceux qui osent porter un jugement autre que le leur.


Car, très cher Ferdinand, le summum de la liberté, n’est plus la révolte par l’écriture, la rébellion contre les conventions. La liberté c’est le Droit… Hé oui! Tu t’en serais douté, toi qui as si bien râlé contre les va-t-en-guerre en tout genre au nom du droit. Le Droit, Ferdinand! Pas celui de hurler contre les injustices qui secouent tes entrailles, aujourd’hui les psys foisonnent pour canaliser tout ça et faire accepter l’inacceptable, mais le Droit absolu de s’enrichir aux dépens des autres; le Droit de réduire la planète en un immense camp de concentration au service du Marché. L’esclavage, Ferdinand! Tu avais raison et nous y sommes parvenus encore plus rapidement que tu ne le croyais. Les soldats marchent toujours au pas, mais sont devenus des pacifistes désintéressés qui méritent des prix Nobels.


Combien de morts au nom du Marché? Combien de génocides d’enfants esclaves, de femmes et d’hommes morts dans le silence de l’indifférence? Combien de peuples assimilés, de cultures et de langues annihilées? Combien de crèves la faim pour la conquête du Marché? Chez Ford, tu voyais déjà l’apothéose de la machine et son contrôle absolu sur la pensée.


Qu’importe tout ça, tu restes le seul coupable. Un minable! Tu as vendu aux Allemands la ligne Maginot, donné la rade de Toulon, dénoncé tous les Juifs de France et les autres en primes… Tu as tout comploté, organisé en bon chef de gare obéissant. Tu es vraiment le pire des salauds, le seul, l’unique collabo, comment as-tu osé? Qu’on déterre tes restes pour les brûler et tes livres avec, te réduire au silence, rayer ton nom des registres et… qu’on en parle plus.


Mais non, pas du tout, rassure-toi, ils ont trop besoin de toi. Tu représentes la bête immonde et tu renforces la bonne conscience des imbéciles. Tu es la justification de ceux qui montent aux barricades pour réduire au silence celui qui pisse de travers en osant dire que tu es le seul à avoir compris la véritable nature des Hommes.


Ton souvenir entérine les tabous et les dogmes des élites étouffées de caviars et bons sentiments. À présent, l’humanité peut respirer et vivre d’espoir, le mouvement est irrévocable, elle s’est entièrement convertie au Marché et évangélise la terre entière. Elle porte fièrement, au bout du fusil, la Déclaration des droits de l’Homme et le libéralisme économique, oriflamme de la liberté et du nivellement intellectuel.


Merci, Ferdinand, si le monde devient meilleur, devient plus riche c’est bien à toi que nous le devons.


Pierre Lalanne


(1) Réponse à un chroniqueur d’un quotidien ayant une conception particulière de la liberté d’expression; réponse, bien entendu, jamais publiée.

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