mercredi 1 décembre 2010

De la perpétuité des guerres

Tout au long de son œuvre, Maurice G. Dantec, nous explique qu’à l’instant où a pris fin la Seconde Guerre mondiale, la Troisième s’est aussitôt mise en marche et se terminera, à plus ou moins longue échéance, dans une catastrophe généralisée; la fin d’un monde et peut-être le début d’un autre, que nous souhaiterions autrement. En nous remémorant l’histoire depuis 1945, nous sommes bien obligés de constater qu’il y a quelque chose de troublant dans la marche du temps et la sérénité qu’affiche notre civilisation.

Délavée, notre mémoire collective se réduit à des séries de minuscules flashs télévisés, expéditifs et sans suite véritable où tout se résume à la certitude d’un avenir confortable. La connaissance est une question de technique et le savoir se marie avec le sens des affaires. Les évènements historiques se transforment en téléréalités qui obéissent aux exigences du marché; la somme des images qui défilent sur les écrans accentue la sensation d’éphémère en banalisant la souffrance des hommes; un spectacle à grand déploiement, la course effrénée pour une information vide de contenu.

Alors, depuis 1945, que de guerres, des guerres à la chaine, en successions; est-ce possible, de les répertorier dans leur ensemble, d’en établir le décompte, d’allonger toutes les raisons, de séparer les justes des injustes, de poser les résultats, accorder un pointage, de conclure, toutes ces analyses, ces philosophies, ces débats éthiques pour un monde enfin à la hauteur de l’esprit humain.

Des guerres et des conflits armés, depuis 1945… La division de l’Allemagne en zones occupées, le blocus de Berlin, la révolution chinoise, la création d’Israël, guerre civile en Grèce, Guerre froide, Rideau de fer, guerre de Corée, coups d’État en Amérique Latine, l’Indochine, décolonisation interminable de l’Afrique à l’Asie…, Cuba, crise des missiles et équilibre de la terreur, Vietnam, Cambodge, Laos… Révolution culturelle, guerre des Six Jours, puis, la revanche de 1973. Palestine, Irlande-du-Nord, oppression et répressions, guerre civile au Liban, l’URSS en Afghanistan, guerre des Malouines, Chine/Vietnam, hécatombes Iran/Irak… écroulement de l’empire soviétique et explosion dans les Balkans… l’Irak/Koweït/occident, Tchétchénie, génocide au Rwanda, 11 septembre, l’OTAN en Afghanistan, l’invasion de l’Irak… Afrique toujours… Palestine toujours… Liban encore, Pakistan, Cachemire, ex-Républiques d’URSS, autant de poudrières qui ne demandent qu’à éclater partout…

À chacun son tour, à chacun sa guerre.

Toutes ces guerres, les prochaines, celles qui suivront, en rafales et en boucles… explosives, dévastatrices, interminables; futures guerres pour l’eau, pour la terre, pour les matières premières, pour les religions, le climat, l’espace vital; les étoiles, invasions successives, jusqu'à la toute fin; mélange des genres, jusqu’à l'épuisement des joueurs, la catastrophe généralisée; guerre de l’atome, bactériologique, chimique… les castes se finiront à coups de bâtons dans les ruines des mégapoles.

Comme le dit si bien Céline, depuis des siècles que les livres sont remplis d’idées et surchargent les étagères des bibliothèques; toujours pour justifier l’injustifiable… Bonaparte est un grand empereur voulant construire l’Europe et Hitler, un tyran assoiffé de sang voulant réduire le monde en esclavage. Les uns sont décrétés grands hommes et tous s’enfoncent lentement dans les oubliettes de l’histoire en oubliant le pourquoi d’un tel gâchis.

À quoi bon se rappeler que 39-45 découle directement de 14-18, qui est la revanche de 1870, la poursuite des guerres napoléoniennes et l’exportation de « l’esprit » de la Révolution française et de l’américaine; la philosophie des temps modernes, nouvelle légitimation pour des massacres à grand déploiement à l’image de la raison et de la science. Nous n’avons qu’à suivre le nom des innombrables champs de bataille, victoire ou défaite et qu’importe la chair à canon, sacrifiée sur les autels du triomphe du bon droit.

L’embrasement de 1939-1945, ne se limitent pas aux chambres à gaz, il en est une conséquence, la plus « déroutante », celle qui frappe l’imaginaire, les consciences; celle qui fait oublier tout le reste; celle dont on se sert pour culpabiliser les générations futures et imposer la cadence aux années qui suivront.

En fait, cette période représente le symbole du triomphe absolu du progrès et de l’efficacité, où la capacité technique de l’homme à anéantir la race humaine emprunte le chemin de la perfection. Le zyklon B ou la bombe A, imposent aux générations à venir, les intentions du génie humain dans son désir d’un plus grand nombre de victimes à un moindre coût possible et dans les meilleurs délais. C’est l’efficacité et la productivité qui, à présent, alimentent les idéaux de l’humanité et cela se raffinera au cours des décennies qui suivront.

Nous refusons d’admettre que l’ensemble de l’idée de progrès repose exclusivement sur l’industrie de la mort; que les chambres à gaz ne constituent pas une exception, un accident de l’histoire, mais une norme intimement liée aux progrès techniques. La Seconde Guerre mondiale a également systématisé la destruction des villes et des civils, génocides au phosphore et au napalm de femmes et d’enfants; en une seule bombe, Hiroshima et Nagasaki illustrent le summum de la puissance destructrice, l’aboutissement final, le saut vers le néant.

Céline ne percevait pas les choses bien autrement, pour lui, le progrès de cette nature constitue un vice, une menace mortelle pour l’humanité, son asservissement à un monde sans âme et sans espoir où règne la terreur du lendemain.

Il a ressenti profondément le danger du progrès dans la boucherie de la guerre de 14-18, les premières véritables avancées dans la capacité destructrice de l’industrie. Céline devient pacifiste, parce qu’il saisit toute l’ampleur du danger qu’apportera la modification des modes de vie, basée sur la machine, la déshumanisation, la fin de l’imaginaire. Le pacifiste de Céline va au-delà de la guerre des tranchées, il voit au-delà de l’avenir.

Bardamu en Amérique illustre bien le futur abrutissement de l’homme au service d’un système qui s’articule uniquement autour de l’efficacité et de la productivité; le comptage des puces, l’organisation du travail chez Ford, le gigantisme des villes… la « ville debout » en constitue une image, qui s’impose d’elle-même.

Contrairement à l’humanisme pour qui le progrès est la seule manière pour l’homme d’atteindre le bonheur, de mettre fin à ses souffrances et même, de toucher à l’éternité, Céline y voit l’inverse. Il sait que le prix à payer est trop élevé; la guerre est le moteur de l’union forcée des hommes, ce qui les rendra libres et démocrates dans le bonheur du libre marché et du développement à outrance. Il est fascinant de constater que les grands humanistes sont toujours les premiers à approuver, au nom du progrès, ces guerres de libération où mourront des centaines de milliers d’individus.

C’est pourquoi Céline est contre la guerre; contre toutes les guerres. Non pas, par élévation de l’esprit et supériorité philosophique, dont aiment bien se targuer la plupart de ces penseurs à bonne conscience, car, pour eux, malgré leurs sentiments, la guerre est socialement acceptable.

Il connaît la nullité et l’inutilité d’un tel discours, celui du curé qui baptise d’une main et exécute de l’autre. Le pacifiste de Céline, comme le souligne Morand Deviller dans son livre «Les idées politiques de Céline», se réduit à une nécessité toute simple, au sentiment primaire de la survie, à une logique qu’elle qualifie un peu de simpliste, un pacifisme uniquement ciblé sur le bon sens, de faire comprendre à l’homme par l’absurde, le ridicule pour un homme de tirer sur son voisin sans savoir pourquoi :

«Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu’on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c’était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d’heure.

Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je ne savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. J’avais toujours été bien aimable et bien poli envers eux. Je les connaissais un peu les Allemands (…) mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d’abord en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence.

La guerre en somme c’était tout ce qu’on comprenait pas. Ça ne pouvait pas continuer.

Il s’était donc passé dans ces gens là quelque chose d’extraordinaire? Que je ne ressentais, moi, pas du tout. J’avais pas dû m’en apercevoir»… Voyage p15

Bien pire, Céline ose aller plus loin et argumente sur la nécessité d’inverser la valeur la plus fondamentale de l’homme, de l’attaquer et de s’en moquer : le courage. Mourir à la guerre, s’égorger pour un idéal, défendre les valeurs d’une civilisation qui désire vous expédier à la mort ne mérite pas le sacrifice qu’elle exige de vous et que tout homme sensé ne peut pas l’accepter. En quelque sorte, «Voyage au bout de la nuit» est l’apologie de la lâcheté, mais aussi le courage d’accepter d’être un lâche.

Inconsciemment, c’est le caractère permanent et continu de l’état de guerre, qui incite Céline à jouer sur l’absurdité et la « lâcheté ». Les pamphlets ne sont pas autre chose, par leur démesure, ils montrent l’impuissance de l’homme face à un monde aveugle et impitoyable qui s’engage dans une impasse et se refuse à toute forme de remise en question de sa condition. Vers la fin de sa vie, l’obsession de voir défiler les Chinois à Cognac est dans la même veine, il voit dans la guerre un supplice sans fin…

Précisons tout de même que Céline n’est pas contre l’armée pour autant, paradoxe? Pas vraiment, il est avant tout patriote et avare du sang français, lorsque la patrie est menacée, il agit. Il s’engage. Dès septembre 1939, il s’embarque comme médecin sur un cargo réquisitionné pour transporter les troupes. En juin 1940, il accompagne, avec une ambulance, les réfugiés dans la débâcle. Il refuse également de s’embarquer pour l’Angleterre, non pas pour collaborer avec l’occupant, mais par devoir envers la patrie humiliée.

Pierre Lalanne

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