samedi 16 octobre 2010

Louis-Ferdinand Céline et les humanismes

Céline possédait une vision aiguë de l’humanité, des sentiments toujours à fleur de peau à son égard, sans compromis et rarement à son avantage. Les évènements, les dangers, l’inconscience le faisaient réagir, ses cris de rage reflétaient son impuissance. Il posait sur elle, un regard sans complaisance, de justicier même; un regard d’une lucidité implacable, mais surtout d’une tendresse sincère et d’une sensibilité que nombre s’acharnent encore à évacuer et à nier, soit par ignorance, soit par une mauvaise foi évidente.

Les critiques sont bien connues, sa soi-disant haine contre l’humanité tout entière, sa méfiance envers la modernité, son pessimisme, son refus de toutes formes d’espoirs, la liste serait longue et lourde à porter. Les faussetés proviennent de gauche comme de droite et ne se limitent pas aux critiques exprimées lors de la parution de « Voyage » ou de « Mort à crédit ». L’acharnement s’est poursuivi longtemps après la guerre avec son étiquetage d’antisémite, de nazi et de collabo, l’animosité se poursuit depuis la fin d’une guerre qui devait enfin placer le monde sur le chemin du bonheur matériel.

C’est aussi connu, Céline a le dos large et sa réputation servira longtemps de modèle idéal aux humanistes associés en mal de cause à défendre. Prenons seulement l’exemple de cette réaction à la publication des « Lettres » à la Pléiade, publiée dans le journal « Lacroix », où le journaliste, avec une sincérité évidente, associe l’auteur du «Voyage au bout de la nuit» au diable :

« Céline ne croyait pas en Dieu, encore moins à toute forme d’espérance. Mais sur l’existence de Lucifer, il avait un doute («Nous nous évitons»). À lire ces centaines de lettres, on comprend mieux pourquoi : le «Malin» s’y glisse sans cesse, acerbe, sournois, violent et doté de cet humour ravageur qui, loin d’atténuer le malheur, l’accentue. Si Satan avait écrit, se dit-on, il aurait écrit ainsi. Il aurait eu ces mots-là. Cela dépasse bien la personne de Louis Destouches, médecin et écrivain: cela le traverse, passe par lui. » La Croix, Bruno Frappat, dans Le Petit Célinien 26/11/2009 (lepetitcelinien.blogspot.com)

L’humanisme chrétien accepte difficilement que l’on s’attarde à la véritable nature de l’homme, qu’on le déboulonne de son socle et le place à la hauteur de la réalité, face à lui-même. Il préfère le hausser à l’image de Dieu tout en le voulant soumis et exploité à la volonté des puissants, seule manière d’assurer son salut.

L’Église, à défaut de le remplacer, a toujours préféré s’associer au pouvoir séculier, plutôt que d’en combattre ses tares avec ferveur et défendre le faible : Il importe de « rendre à César ce qui appartient à César ». Malgré sa quasi-perfection, l’homme est un terrible pécheur et sa souffrance doit devenir plaisir et rédemption; le règlement final des comptes appartient à Dieu, il saura séparer le grain de l’ivraie, les méchants punis et les justes dignement récompensés.

Bien sûr, Céline refuse totalement ces formules creuses qui ne servent qu’à étouffer tout sentiment de révolte envers une organisation sociale et économique considéré comme immuable et allant de soi; un peu comme le fait aujourd’hui la psychologie, cette théologie de l’ère moderne, basée sur la nécessité d’accepter l’inacceptable et de se concentrer sur ce qui est possible.

Il n’est surtout pas dupe du grand principe du monothéisme judéo-chrétien où l’homme, de lui-même, peut s’élever à un niveau divin, supérieur à son environnement, vivant dans une sorte de bulle spirituelle où chaque décision qu’il prend, répond à une volonté universelle, à un acte de haute civilisation. L’humanisme chrétien est orgueilleux, il se donne sous conditions et au compte-gouttes en justifiant toujours ses gestes au nom du Dieu-Unique-Mort-Pour-Nous. La conversion est le prix du passage obligatoire pour un monde meilleur, là-bas, quelque part dans une éternité incertaine.

L’humanisme, dit laïque, n’est guère différent de l’autre, il en résulte. Il en est l’aboutissement de la logique chrétienne. Pourquoi donc s’encombrer d’un Dieu, s’il nous a créés à sa propre image? Cette notion de « peuple élu » déborde largement celui du peuple juif, en fait c’est chaque homme qui est Élu en Dieu et détient cette parcelle divine qui conduit à la plénitude. Dans ses conditions, en son nom ou à celui de l’Homme universel, il peut se permettre n’importe quelle action.

L’expression parfaite de la modernité se situe là, l’homme s’est enfin emparé du pouvoir divin et rejeté toutes ces vieilles superstitions, devenues inutiles. Il se définit comme la créature parfaite de l’univers. Pour lui, tout devient possible. Tout est réalisable, il a le Droit pour lui. Il a la raison. L’humanisme moderne s’inscrit dans cette définition dogmatique du Droit qui permet aux uns de dicter aux autres les vérités qui en découlent. Dans ce cadre, la justice, l’égalité et la fraternité demeurent purement une vision de l’esprit, une divinité laïque, impalpable et inatteignable.

En fait, ce que Céline déteste par-dessus tout de ces systèmes et organisations remâchés et légalisés en fonction des Droits, ce contrat social signé par on ne sait trop qui (en réalité, nous le savons que trop bien); ce qu’il déteste au-delà même de l’injustice généralisée, c’est l’hypocrisie généralisée qui en découle, l’altruisme des uns et des autres, qui disent œuvrer pour le bien commun, la liberté qu’il faut encadrer et la démocratie qu’il faut adapter.

Céline dénonce davantage l’humanisme de la gauche, la pire selon lui, qui, sous prétexte de valeurs supérieures, de bons sentiments et de principes écurés, réduirait en esclavage l’ensemble de la planète au service de la raison matériel. Peu importe la pauvreté, l’humiliation et l’abêtissement des masses, si le Droit est sauf. Quant à ceux qui contestent leur fausse morale aseptisée, et bien, ils sont décrétés hérétiques et les bûchers de la honte sociale les guettent.

Comment interpréter autrement ces humanismes religieux ou laïques qui sont toujours prompts à accepter la logique implacable de la guerre en vouant à l’hérésie les pacifistes les plus acharnés. Ces pacifistes, d’une hécatombe à l’autre, sont considérés, comme des hurluberlus, des citoyens dangereux qui menacent les fondements mêmes de nos valeurs à imposer à tout prix, pour le bien commun, bien entendu.

Il est étrange de constater un certain malaise devant l’intégrisme un peu naïf de ces gens qui refusent la guerre dans sa totalité, comme une impossibilité spirituelle, un doute de lâcheté, comme si le courage consistait à refroidir la viande de son voisin. Que l’engagé soit volontaire ou conscrit ne change rien à l’affaire, la guerre est une question de droit et d’humanisme.

Il est donc facile de constater que Céline ne se reconnait ni dans l’un, ni dans l’autre, l’humanisme célinien se situe à un niveau supérieur, au-delà de ces humanismes « normée¨ » qui n’ont rien à voir avec le réel vécu de l’homme, mais en fonction des intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir. Allons demander à celui qui crève sous les bombes de la démocratie et des libérateurs, ce qu’ils pensent des droits de l’homme.

L’humanisme de Céline est inacceptable aux yeux des élites, car il consiste en une révolte consente et brutale envers l’hypocrisie et le mensonge généralisé, celui de la supériorité de l’homme. Il ne s’attarde pas à la philosophie, aux Droits, au respect des institutions, car il sait que cela ne tient pas la route devant la réalité et que tout n’est que façade et bourre-mou. Il assume son refus des conventions par une révolte totale où, sa violence verbale, répond à une violence d’une société corrompue en mal de causes humanitaires à défendre pour justifier son ignominie.

Que penserait donc Céline de tous ces téléthons, fondations et autres ONG, d’une souscription à l’autre, médiatisée à l’extrême du ridicule, jouant le théâtre du grand spectacle humanitaire de l’auto satisfaction sur le dos de tous les exclus de ce monde?

Son humanisme, Céline le prêchait en silence et par l’exemple, il ne s’en pavanait pas d’honneurs et de distinctions, ni ne courrait les réceptions et les dîners bénéfiques. Incapable de supporter la misère et la souffrance, médecin de banlieue, il connaissait la véritable «condition humaine» et n’était avare ni de son temps ni de ses honoraires. Il se souciait de son malade dans son entité et ne le considérait pas comme une mécanique quelconque à réparer, mais un être souffrant et inquiet… devant la mort qui rôde, Caron et sa barque…

Plusieurs, le considère comme un médecin plutôt médiocre trimbalant un diplôme à rabais, accordé en tant que régime de faveur, études allégées destinées aux anciens combattants. Peut-être et après? Cela n’enlève rien aux multiples témoignages sur le Céline médecin, sa douceur envers les enfants, son écoute et aussi son dévouement. Céline n’aurait jamais refusé de soigner pour des raisons idéologiques, cette gauche si altruiste lui a même reproché d’avoir soigné Pétain à Sigmaringen…. Céline ne l’a jamais approché, les deux ne s’appréciaient guère, mais jamais Céline n’aurait jamais refusé de le soigner, si l’occasion c’était présenté, ni Hitler, ni Staline, ni Churchill et même de Gaule; n’est-ce pas le rôle du médecin de soulager en toutes circonstances :

«Lorsqu’il arriva à Sigmaringen, Céline s’installa avec sa femme dans une minuscule chambre sans confort, un carreau de sa fenêtre cassé, il faisait un froid glacial. C’est dans cette chambre et sur son propre lit qu’il recevait les malades, les examinait, les soignait. Il régnait une grande misère. Certains d’entre eux, qui couchaient sous des tentes ou dans le hall de la gare, avaient la gale. Céline soignait chacun sans distinction. Indépendant par nature, il ne faisait que ce que son cœur lui dictait, ne pensant ni à son intérêt, ni à ce que l’on pourrait en dire. (…) Il allait, pourtant, il allait toujours, ne demandant jamais un centime, ni aux uns, ni aux autres. Il me racontait que peiné devant tant de misères, il allait lui-même acheter chez le pharmacien les médicaments qu’il prescrivait, persuadé qu’il était que sans cela ses malades ne pourraient se les procurer faute d’argent» Céline et de Brinon, Simone Mittre Cahier de L’Herne P. 245.

Pendant l’occupation, il a soigné, juif, résistants et Anglais parachutés… Céline soignait… il était doté de la vocation de soulager pour rendre l’homme moins mauvais qu’il disait :

- Et vous aviez déjà votre vocation de médecin en vous?

- Ah! Oui, toujours. Beaucoup! Beaucoup! Beaucoup!

- Mais pourquoi vouliez-vous être médecin?

- Ah! Non, la souffrance de l’homme. Je me dis : s’il souffre, il va être encore plus méchant qu’il n’est d’habitude; il va se venger, et ce n’est pas la peine. Il se trouve bien bon ! Très bien! Qu’il aille mieux, quoi. Voilà. Voyage au bout de la tendresse, André Brissaud P. 316

Les livres de Céline ne sont que la continuité de sa vocation de médecin, son humanisme, de sa douleur devant la souffrance des faibles… son cri dans une nuit habités que par des sourds.

Pierre Lalanne


lundi 4 octobre 2010

Les conséquences du génie

Céline payera encore longtemps pour sa différence, ses innombrables contradictions, ses ambiguïtés, sa franchise, sa provocation, ses certitudes et de l’incompréhension générale qui, par la suite, en a résulté. Amplifiés par les uns, niés par les autres, tous ces éléments représentent les ingrédients incontournables de son génie.


Bien sûr, la notion de génie et la perception que chacun de nous peut en avoir, demeure relative. Par contre, comme n'importe quels autres concepts qui servent à consolider les bases de nos sociétés, on aimerait bien identifier le futur Élu avec précision, le définir, le mesurer et même en graduer l’importance afin de l’encadrer et l’intégrer dans les normes; démontrer, hors de tous doutes, ce qui caractérise le génie de manière formelle, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.


Abandonner au commun la « liberté » de penser par soi-même est toujours aléatoire, dangereux. Il importe de le protéger contre ses propres excès. La notion de génie doit être soumise au pouvoir en fonction de ce qui le conforte, le menace et le sert. Cela dit, mais qu’est-ce qu’un génie acceptable? Simple, un type qui, après une série de tests hautement qualifiés est déclaré supérieur aux autres, le QI fait foi du sérieux de la démarche.


Cela paraît si simple, mais l’élément ne tient pas la route; bien entendu, on peut être très intelligent au niveau des neurones et de leurs interconnexions tout en se comportant en parfait crétin; rien d’incompatible là-dedans, bien au contraire. L’inventeur de la bombe atomique est certes un génie immense pour l’humanité triomphante, mais allons demander l’opinion aux victimes et on verra ce qu’ils en pensent, de l’invention géniale.


Peu importe la démarche, le génie est avant tout une question de perception, celle qu’ont les autres face à des actions ou des réalisations particulières d’un savant, d’un artiste et, plus rarement, d’un politicien.


Le Grand Robert donne cette définition de génie :


«Aptitude supérieure de l’esprit qui élève une personne au-dessus de la commune mesure et le rend capable de créations, d’inventions, d’entreprises, qui paraissent très remarquables, extraordinaires ou surhumaines à ses semblables». (P.1286)


Donc de l’esprit et non pas, de manière obligatoire, une intelligence pure, un morceau de matière enfermée dans un bocal et formée pour situer exactement la position de la terre dans l’univers. En fait, ce qui distingue l’esprit de l’intelligence est l’émotion si chère à Céline, cette sensibilité particulière qui s’articule dans la transposition de l’imaginaire sur le réel. L’expression d’une sensibilité extrême que la personne est en mesure d’incarner de manière originale; sans concessions et, surtout, sans chercher à « plaire » aux puissants en s’inscrivant dans la mode du temps. Le génie n’implique pas une adhésion générale, comme il se moque de la reconnaissance.


Le génie ne se détermine pas non plus par l’atteinte d’une « perfection matérielle » d’un art ou d’une science, mais par une interprétation personnelle de ce que pourraient être un état de pureté idéale et sa transposition dans la banalité du réel. En fait, ici, le réel est accessoire, il sert de miroir dans la recherche d’une luminosité inconnue, une étincelle qui se présente dans un éclat nouveau et mystérieux. Il constitue le lien, le médium qui illustre une tentative de reconstruction du monde.


L’ensemble de l’œuvre de Céline et la recherche de la perfection du style, représente un exemple parfait de cette recherche d’une lumière intérieure qui le guide vers un absolu surhumain. Une élégance de l’esprit qui se développe dans sa détermination à saisir l’émotion de la langue et le transposer dans l’écrit.


Malheureusement pour les scientistes, ce type de génie n’est pas vraiment mesurable, mais ils espèrent un jour pouvoir réaliser l’exploit d’en détourner la fonction. Alors, le génie deviendra une marque d’intelligence commerciale contrôlée et approuvée par les autorités compétentes. Hors de ces normes établies par les spécialistes en supputation et autres prévisions, point de génie. Ainsi, plus d’erreur possible dans l’attribution des prix et autres récompenses officielles. Les types tels que Céline et bien d’autres seront relégués comme des incongruités psychologiques ou mieux, des mésadaptés sociaux.


En attendant ce monde meilleur, il faut bien admettre que le caractère flou de l’état actuel du génie n’est pas une situation facile à assumer, autant pour l’Élu que pour la perception des autres à son endroit. Il se caractérise souvent par un sentiment d’isolement et de solitude et aussi de rejet de la part de la société, qui refuse de se hisser à un niveau supérieur. Malgré cet isolement, le génie ne peut s’empêcher d’interagir en fonction de ce monde qu’il tente de transformer ou, à tout le moins, d’interpréter autrement.


À cet égard, dans le cas de Céline, la soumission et l’inconscience de la majorité, devant la menace d’une catastrophe imminente, lui apparaîtra insupportable. Alors, sa réaction se traduit par une brisure, un retranchement dans la douleur et par une action de dernier recours, envers ce qu’il pense inacceptable. Devant l’implacable réalité dont il ne peut s’astreindre, Céline ne peut agir qu’en génie où l’émotion repousse entièrement la raison. Il voit ce que les autres refusent de voir et réagit d’une manière « excessive » et incompréhensible. Céline est intense et peu enclin aux compromis, il conserve son droit au refus qui explose dans une liberté d’expression totale… peu importe les conséquences.


«On sait que les grands génies ne se trompent jamais à demi, et qu’ils ont le privilège de l’énormité dans tous les sens». (Baudelaire) P Grand Robert P.1287


Par ailleurs, chez Céline, son «incompréhension» du monde extérieur et sa méfiance envers la modernité et le progrès nous amènent à nous attarder à une autre facette de son « génie ».

En effet, chez lui, la notion de génie se dédouble, sa recherche intérieure est la quête d’une lumière que l’homme a perdue en cours de route et cette obsession le pousse à s’engager au-delà de son art; à redonner à l’art, sa signification première. Autrement dit, en déconstruisant l'écriture, il tente de renouer avec les origines de la pensée humaine qui s’articule, on le sait, sur la transposition de l’émotion. L’art est le reflet de l’inexplicable, plutôt que l’expression de la raison froide et prévisible d’un monde parfait.

Il vise une représentation idéale de l’humanité libérée des dogmes du matérialisme. Son intérêt pour le merveilleux, les légendes du moyen-âge, la chevalerie, les fées, les sirènes, les bêtes fabuleuses, mythologie et Dieux du Nord, montre ce désir de revenir sur ses pas et d’essayer un autre chemin et d’en indiquer la direction à ses frères, aveuglés par le faux Dieu venu d’Orient.


En quelque sorte, il s’est donné le rôle du bon génie protecteur de la destinée des hommes de son temps. Le Céline/génie est doté d’un pouvoir magique merveilleux, celui du Verbe… Celui des mots, celui de la danse. Il les invente et, sous sa dictée, les mots deviennent musique et leur enchainement, une chorégraphie, des figures; un grand tout chargé de sens. Pour Céline, le secret est dans sa musique… Il laisse au lecteur le soin d’en découvrir, le code pour comprendre le code de l’univers; en fait, l’union de la danse et de la musique.


Envers et contre tous, il a osé les mettre en garde contre leur folie collective, contre cette perte des valeurs essentielles de la musique et de la danse, contre le danger de perdre leur mémoire collective. Devinant le destin, l’assèchement de l’imaginaire et la perte de l’identité, le Céline/génie s’est octroyé la mission de redonner le goût d’une mythologie ancestrale. Toute son œuvre est ainsi, elle se prolonge entre des mondes parallèles, frontières poreuses où l’imaginaire apparaît comme une réponse à la détresse où nous sombrons lentement.


Génie : «Esprit qui présidait à la destinée de chacun, sorte d’ange gardien, qui, à ce qu’on croyait, naissait avec chaque mortel et mourait avec lui, après avoir accompagné, avoir dirigé ses actions, et veillé à son bien-être pendant toute sa vie». Grand Robert (p 1285)


Le Céline/génie est donc le dernier représentant d’une mythologie occidentale, né avec le XXe siècle pour accompagner l’homme dans ses dernières luttes contre sa déchéance et l’uniformité des peuples.


Plus personne pour l’écouter, l’invoquer, le Céline/génie s’en est allé en nous laissant seul avec sa musique et ses pas de danse…


Pierre Lalanne


samedi 18 septembre 2010

La longue marche du pélerin

«Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination, tout le reste n’est que déception et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire, voilà sa force. (…) Il va de la vie à la mort»… (Voyage au bout de la nuit)


La vie de Céline se transpose entièrement dans son œuvre et s’apparente à un long voyage, ponctué de stations où il s’arrête pour soigner et écrire. Un voyage qui, il ne pouvait en être autrement, se terminera en un parcours inachevé. Céline est un voyageur double, qui traverse les pays et les continents à la lumière du jour et, la nuit, son voyage devient prospection, il s’enfonce des dans les profondeurs visqueuses de l’esprit humain et la décortique. Nous sommes en présence de deux périples menés en parallèle, l’un se nourrissant de l’autre, et ce, jusqu’aux portes de la mort, à Meudon où l’Ankou ne lui permettra pas d’affronter sa nuit jusqu’au bout.


Dès l’enfance, études en Allemagne, en Angleterre. Dans des lettres à ses parents, il parle du «Tom» et du «Diabolo» les embarcations familiales utilisées pour des promenades sur la Seine, déjà la nécessité de partir est en lui; l’appel de l’imaginaire et des rivages, de se laisser glisser jusqu’à la mer.


À 20 ans, 1914, il est fait Chevalier, les premiers mois de guerre le mènent sur les chemins tortueux de France face à un ennemi souvent invisible, mais qui, pour son apprentissage de la vie, démontrera les terribles capacités de la « nature humaine ». Même s’il doit abandonner son armure de cuirassier, il peut s’imaginer parfois au service du roi, parcourant sur son cheval forêts et vallons, à la poursuite des envahisseurs.


Puis, c’est de nouveau l’Angleterre avec ses quais, le mouvement des navires toujours en arrivés et en partance, les tripots avec sa faune de proscrits et de marginaux qui gravitent et s’activent, une société dans une autre avec des règles différentes, mais leurs présences sont absolument nécessaires à la bonne marche des affaires, à la prospérité de l’Empire vieillissant.


De retour en France, il s’embarque aussitôt pour l’Afrique, attiré par les préjugés et les promesses d’Eldorado, l’argent facile et les apports incontournables de la civilisation européenne. Il est rapidement confronté au climat, à la faune, à la flore, à la maladie et aux impressions d’isolements, d’inutilités et de banalisation des effets de la colonisation. Il est rapatrié pour des raisons de santé avant la fin de son contrat.


Engagé par la « Fondation Rockefeller » pour un tour de Bretagne, il va de village en village discourir sur les bienfaits de l’hygiène. Premiers contacts avec la magie de cette terre celtique aux racines profondément païennes avec la présence constante de la mer, gardienne de la tradition, pivot des superstitions et mémoire de tous ces marins et pêcheurs qu’elle a emportés.


Tout comme la guerre, la Bretagne le marquera profondément et, dans son cœur, pour toujours, cette terre deviendra la sienne, celle qu’il aimera le plus et où il aurait aimé terminer ses jours. Autres attaches, il entreprendra ses études en médecine, s’y mariera pour la seconde fois, et mettra au monde son seul enfant.


Embauché par la SDN, il visite les Amériques, du sud au nord où il y découvre même une terre toujours française et, en partie, un peu bretonne. Nouvelle-France qui, malgré l’acharnement des nouveaux maîtres à l’assimiler aux mœurs et coutumes anglo-saxon, résiste. Dès son retour, il repart, plusieurs pays d’Europe le reçoivent, toujours pour le compte de la SDN, il examine la vie, la condition des hommes, il voit. Il ressent. Il compare et toujours emmagasine matière et émotions.


À Genève, il divorce et rencontre d’Élizabeth Craig, quitte la SDN et la Suisse pour se fixer à Paris, pratique la médecine et rédige le premier Chef d’œuvre. Son succès lui offrira de nouvelles raisons de repartir, toujours en Europe à la poursuite de ses femmes, puis encore l’Amérique, le rythme de l’écrivain remplace peu à peu celui du docteur. Il visite l’URSS et admire de visu le futur paradis des travailleurs. Il sent le temps s’alourdir, les menaces, la guerre qui reprend rapidement ses droits. Déjà, l’horrible bête est derrière son épaule et lui raconte les prochaines horreurs qu'il cherche, à sa manière, à conjurer. Il a juste le temps pour un dernier voyage, Saint-Pierre et Miquelon, le Québec et New York.


L’époque n’offre pas aux voyageurs la rapidité et les facilités d’aujourd’hui, les principaux modes de déplacements sont le train et le bateau, ce qui rallonge considérablement les temps de parcours offrant ainsi au voyageur du temps; du temps pour s’arrêter, patienter, observer, emmagasiner et approfondir connaissances, impressions et sentiments. Notre modernité effrénée ne permet plus cette impression de se sentir en suspens entre deux destinations. Les moments de réflexion n’existent plus, le temps coûte beaucoup trop cher pour se permettre de le perdre en se recueillant sur le sens de la vie et de la mort.


Pendant la «Drôle de guerre», il s’engage comme médecin sur un navire réquisitionné qui fait le lien entre la France et l’Afrique. Après quelques voyages, le vaisseau est harponné accidentellement par un cargo anglais, naufrage de l’un et lourd dégât sur l’autre, avec son lot de morts, de disparus et de blessés; le docteur soigne sans compter. Il doit bien y voir la symbolique de cette catastrophe à petite échelle, le présage d’évènements bien plus grandioses, du spectacle à grand déploiement. Bientôt, c’est l’Europe tout entière, qui va sombrer corps et bien.


Malgré toutes ces pérégrinations, Céline n’oublie jamais la Bretagne et l’attrait de ses côtes, ses paysages, ses légendes qui représentent pour lui certainement sa plus grande source de ressourcement. Il ressent ce pays dans son sang et dans son esprit et aime à s’en imprégner. Il soupçonne que ce pays renferme toujours le secret des mondes anciens. Il cherche les indices de magies, les villes englouties et frôle dans les menhirs et les dolmans, la mémoire des druides, des bardes et des fées


Les années d’occupation le fixe davantage à Paris, forcément, même la Bretagne, devenue une zone hautement stratégique, est difficile d’accès. Enfin, juin 44, il part pour le voyage des voyages, celui qui le mènera au bout de l’absurde et fera la somme de tous les autres. Une longue traversée du désert, de l’Allemagne anéantie et dévastée par la horde des libérateurs, jusqu’au Danemark, où le voyage deviendra cauchemar permanent.


En fait, c’est seulement la prison et son assignation à résidence qui parviendront à interrompre et arrêter le flot des déplacements physiques, mais sa tête n’en déborde pas moins de souvenirs. Ce n’est que sept ans plus tard, qu’il revient à Meudon pour sa dernière station, Céline deviendra ermite et ne reverra même plus sa Bretagne.


Pour lui, la situation est urgente, le nombre restreint d’années à sa disposition afin de compléter son voyage intérieur est insuffisant et le travail à accomplir, colossal. Il le sait, ce temps si précieux lui manquera, « D’un château l’autre » se limitera aux palais de Baden-Baden, aux ruines du Reich millénaire, au théâtral Sigmaringen et viendra s’arrêter devant les murailles de Vestre Faengsel.


Une vie aux multiples voyages dont la présence et l’influence se reflètent dans tous ses livres, les romans, bien sûr, mais aussi les pamphlets. Rappelons seulement les pages magnifiques consacrées à Leningrad dans « Bagatelles pour un massacre », la guide Nathalie et la vieille dame craignant les autorités et jouant du piano en secret. Toute la tendresse, la sensibilité et la puissance de l’écriture célinienne se trouvent concentrées dans ces pages magnifiques.


Inutile de préciser que la démarche célinienne se situe bien au-delà d’un voyageur attentionné et qui observe l’état du monde pour en rendre compte au lecteur curieux d’exotisme. Céline ne produit pas des récits de voyage, il ne décrit pas les mœurs et coutumes du pays visité, il s’attarde toujours à l’homme dans sa globalité et cherche à cerner le peu d’authenticité qui se dissimule derrière les mensonges érigés en dogmes.


L’écrivain vise un absolu, il est à la poursuite d’un Graal, les traces de l’émotion laissée par un monde perdu, oublié de la majorité des vivants. Il n’attend pas la révélation, Céline la provoque. Il la devine bien présente, mais en retrait, impalpable, diffuse et fluide, mais aussi inatteignable. Inatteignable, parce que les hommes ne savent plus communiquer avec elle. Il ne parvient pas à l’identifier formellement, à la saisir, mais c’est présent, en lui, comme une certitude, un processus millénaire, un enchevêtrement de lieux chevauchant le réel et imaginaire. Il interprète sa quête comme des étapes ou des épreuves qui le conduiront en ce lieu unique où l’attend le trésor : la connaissance. Pour lui, la Bretagne est probablement l’endroit qui lui permettra de connaître enfin la nature de cette vérité qui l’obsède depuis toujours.


Pour vaincre, il est tenu d’affronter les forces qui dominent le monde, puissances de toutes sortes, les hommes d'abord, mais également les puissances occultes et surnaturelles qui mènent le monde à sa perte.


Dans son « Céline » (Nouvelles éditions latines, 1987) Paul del Pérugia, présente l’écrivain non pas comme un voyageur ordinaire, mais un pèlerin, même le dernier des pèlerins, une sorte de juif errant, marchant son siècle et sermonnant ses semblables sur la décrépitude des temps. Céline n’a pas seulement voyagé à travers l’espace, mais à partir du passé, il a transposé le présent et prévenu le futur de l’humanité. Un élu, en quelque sorte, le dernier témoin, non pas d’un monde en évolution, mais d’une civilisation parvenue à sa fin et qui s’illusionne de ses réussites; peut-être, envisage-t-il la fin même de l’homme tel que l’on a connu depuis des millénaires.


Pour cet auteur, l’avènement de La République marque l’ascension de cet homme nouveau, enfin libéré de ces peurs ancestrales. Cet homme nouveau, tant désiré par les systèmes totalitaires, sera enfin commis par la grande démocratie libérale. Défragmenté, il deviendra, lentement, entièrement déshumanisé, guidé uniquement par la raison scientifique et économico industrielle. La victoire définitive de la raison sur l’imaginaire impose la table rase, le balayage de tout ce qui se rapproche de l’émotion, de l’irrationnel et de la peur de l’obscurité. La victoire de la raison est le défilement de l’humanité poussant son panier dans un supermarché qui recouvre la planète tout entière.


En ce sens, le livre de Pérugia est magistral, il démontre dans un esprit mystique le pèlerinage de Céline; une approche qui n’a rien à voir avec les biographies habituelles : naissance, parcours, amitiés, femmes, publications, succès, échecs et mort, des livres qui disent tout, mais, fondamentalement, explique que l’aspect «matériel» de Céline, le plus superficiel.


Par contre, il voit en Céline un type celto-chrétien qui refuse d’admettre qu’il reproduit la marche des prophètes au service du Dieu unique. Pourtant, Céline va beaucoup plus loin qu’une obscure redéfinition du christianisme, il rejette cette religion aux origines orientales et l’accuse d’avoir dénaturé les fondements de l’occident en réduisant son essence à un monothéisme totalitaire et abrutissant. En fait, Céline préfère croire à la multitude, à l’intuition, aux présages et aux hasards, aux signes et intersignes, aux revenants, aux lieux sacrés, plutôt qu’à l’infaillibilité du Dieu unique et de son clergé. Ses écrits sont ponctués de références, d’allusions et de pistes qui ne demandent qu’à être approfondies :


« A deux pas de moi, dans la forêt il existe des menhirs et un petit cirque druidique, comme en Bretagne, au poil ! (...) J'y vais souvent, c'est plus beau que la cathédrale de Milan. Que n'a-t-elle fini là l'humanité ! Trois cent mille ans de souffrance inutile, déjà! » (Lettre au docteur Clément Camus, le 7 juin 1948 (1)


Céline n’annonce jamais la venue d’un sauveur ou l’éminence du jugement dernier, il prévient de la mauvaise direction empruntée par l’homme et démontre son incapacité à admettre qu’il fait fausse route. L’homme est à l’image du Dieu unique, orgueilleux et impitoyable envers ceux qui le mettent en doute ses certitudes. Ils préfèrent demeurer les otages de leur folie.


Ce qualificatif de pèlerin que donne Pérugia renforce, chez Céline, la nécessité du voyage et sa perspective mystique qui l’accompagnera tout au long de sa vie. À la lumière de cette démonstration, le côté prophétique de Céline prend tout son sens.


«Pour lui, pensait-il, devait exister une route à la mesure des forces humaines. Les anciens Bretons recherchaient le Graal à travers les cycles des légendes illuminés de terribles épreuves. Comme lui (Céline) ils marchaient torturés par l’appréhension de ne rien trouver au terme du voyage. Parfois, ces pèlerins s’arrêtèrent, en cours de chemin, au milieu des désastres éclairant l’horizon, mais toujours, ils reprenaient la marche vers le paradis des Celtes : «les Îles Fortunées» (p. 105)


Pierre Lalanne


(1) Merci à Michel Mouls (http://www.celineenphrases.fr) pour cette référence