dimanche 28 juin 2009

Je confesse mon âme à Louis-Ferdinand Céline



Hugo, Balzac, des géants absolus, indécrottables face à l’histoire mondiale de la littérature. Impossible d’échapper à la mode sécuritaire de nos certitudes, de revenir, de critiquer, d’émettre des doutes sur la lourdeur et la fausseté. Des chefs-d’œuvre incontestés, embaumés dans la gloire et les honneurs et inutile de les lire tellement ils sont grands et gonflés d’orgueil, médaillés, statufiés, académisés; à quoi bon perdre son temps, suffit de les nommer pour notre satisfaction culturelle.


De nos jours, causer d’un écrivain sans l’avoir lu est preuve d’intelligence et de bon goût, le summum d’un intellectuel à l’affût, qui a autre chose à faire que perdre son temps à lire.


Il y a Zola, cet ancêtre, ce précurseur, un peu célinien avant l’heure, ce mal-aimé des biens pensants et bête noire des puristes aux mœurs irréprochables. Les Rougon-Macquart demeurent un enchantement où l’on devine une tentative d’explication de l’humanité dans un naturisme de bon aloi. Pourtant, Zola compte parmi les écrivains essentiels de l’évolution de notre « modernité ». Quant à Proust, il représente davantage le regret d’une époque bénie et le commencement d‘une littérature en fin de parcours et à bout de souffle.


Les classiques Russes, par contre, avec Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Tourgueniev possèdent un sens rare de l’émotion, capable de remuer l’âme dans sa profondeur avec leur facilité à s’accaparer de l’espace et du territoire, la neige, le vent et l’immensité des paysages, sans parler d’un sens particulier pour la fête avec ce mélange de nihilisme et de foi naïve. Le fataliste slave est enivrant, il est facile d’y plonger et ne plus jamais en ressortir. Pourtant, de par sa religiosité enfantine, le classicisme russe ne permet pas de saisir et comprendre le monde dans sa véritable destinée.


Quant à nos écrivains contemporains, ils s veulent les membres de la famille élargie d’une pseudo gauche, corrompue par leur avidité envers un pouvoir qu’elle croit pouvoir contrôler et qui leur permettra de transformer la société à leur image, gavée par les bonnes intentions de leur suffisance. Ils sont les choyés d’une société à l’idéologie unique.


Enfants d’une révolution ratée et d’une République basée sur les privilèges. États, médias, critiques, élites, ils se donnent bonne conscience par une glorification de chefs-d’œuvre destinés au service de leur haute moralité, basée sur les valeurs d’une majorité dite démocrate et « politiquement correcte »…


Malraux de « L’espoir », Sartre de « La Nausée » et tous les autres oubliés et déjà littérairement morts dans leurs illusions. Gide, Mauriac, Saint-Ex, Montherlant, Martin du Gard… momifiés dans leur papier bible galimardisé, tellement leur bêtise donne l’impression d’avoir dominé l’esprit de leur temps.


Pour Camus, c’est le summum, il coince dans la gorge dès les premières pages, à désespérer de l’intelligence… À vomir dès la première dose… Et après, pour se consoler… Il faut bien lire. Oh! Il en existe d’autres, des contemporains, des centaines d’excellents écrivains, mais toujours l’insatisfaction, le vide, leur incapacité à comprendre et à saisir la triste réalité de notre évolution; tous ces livres par centaines qui dégagent une préciosité insupportable, un nombrilisme absolu. L’expression d’une France gonflée par l’orgueil de son passé et indifférente face à sa fin. Personne, n’y voit l’ouverture d’un gouffre gigantesque où s’enlisent nos sociétés dans une recherche fastueuse d’un bonheur matérialisme inatteignable.


Notre époque appartient aux héritiers de cette gauche, convaincus d’avoir réussi quelque chose de grandiose, cette élite décadente et joyeusement embrigadée dans l’esprit d’un bonheur universel basé sur les « droits de l’homme » plutôt que la justice. Cela valait la peine de sortir du christianisme pour s’enfoncer dans une nouvelle religion, recommencer le monde à partir d’une pensée basée excessivement sur de pauvres illusions de fraternité et d’égalité. Réformer le droit, humaniser le capital, ériger la production en valeur absolue.


Bien entendu, dans toute cette idéologie des bons sentiments, il hors de question de songer à Céline, il reste parfait dans son rôle unique d’incarnation du mal, le Méphistophélès de la littérature, chassé du panthéon de l’humanisme. Céline représente l’exemple de l’homme perdu ayant sombré dans une haine totale envers cette pauvre humanité qui ne demande qu’à être bonne. Vaut encore même mieux lire Hitler qui, finalement, est beaucoup moins dangereux; avec lui, on sait à quoi s’attendre.


Malgré la censure, les tentatives à le réduire à un lumpenprolétariat des lettres, l’écrivain maudit impose quand même son sens de la musique, ce lien essentiel entre les mots, les phrases et leur impact sur l’esprit. Le verbe célinien surgit de l’obscurité, telle une lune dans la nuit. L’expression de son écriture n’a rien à voir avec les concepts philosophiques ou religieux dont les élites se servent allègrement pour justifier la misère, la souffrance et l’esclavage de la condition humaine : « le monde est une vaste entreprise à se foute du monde ». Il n’a rien d’autre, dès la naissance, la mort plane au-dessus de nos têtes et attend le bon moment pour fondre sur nous et nous anéantir, c’est la seule vérité possible.


Devant, derrière, au centre, toujours l’obscurité de la mort. L’espoir du monde meilleur, terrestre ou autre est une chimère inventée par les curés et les révolutionnaires de toutes les époques. Dès les premières lignes de Voyage…, Céline pose les conditions de l’existence humaine, identique à n’importe quelle naissance… « Ça a débuté comme ça… moi j’avais jamais rien dit » (rien demandé??)… et à la fin du livre, c’est l’après, la mort, inévitable… « …qu’on en parle plus. » La vie, le destin de l’homme se résume en ces phrases, le commencement et la fin. Toute la puissance de Céline s’articule entre ces deux constats. Aucun Dieu, aucune révolution et surtout, aucune littérature, ne peut surpasser cette terrible réalité.


La finalité célinienne est un lever de soleil sur un champ de bataille, les vivants enterrent leurs morts et préparent le terrain pour la prochaine fois; car la lumière même est une illusion, puisqu’elle s’éteindra et mourra à son tour. Même Dieu est mortel, aucun autre écrivain n’était allé si loin dans l’absolu, droit au but dans le néant avec cette verve de l’apocalypse. Céline n’a aucune pitié pour ceux qui croient.


Céline a vaincu la littérature, ramené les rêves et les illusions à leur juste mesure; il a montré que nous vivons sur le mensonge et que le seul Dieu, la seule révolution possible, c’est la mort… Le reste, c’est du bourre mou.


Pierre Lalanne

samedi 13 juin 2009

Louis-Ferdinand Céline et le souffle du Verbe.

Multiple, entier et doté d’une lucidité déroutante, Céline impose sa vision de l’homme dans la hardiesse de sa langue et la marie avec les évènements de son siècle. Un tel choc dans un temps si lourd de malheurs et de détresse, que cette rencontre ne pouvait que propager une onde de choc dévastatrice. Elle se répercute jusqu’à aujourd’hui et nous frappera encore demain; l’ombre célinienne sera encore là pour nous narguer et encore plus loin, d’année en année, jusqu’à toujours, jusqu’à l’Apocalypse, comme l’empreinte indélébile d’une puissance maléfique.


L’aventure célinienne dépasse la froideur de l’analyse littéraire, surtout cette hypothèse farfelue de l’existence de deux Céline, une excuse pour en sauver un au détriment de l’autre. Nous n’avons qu’à choisir, mais lequel est le véritable Céline? Le génie ou le salaud? Le visionnaire ou l’ordure? Le prophète ou le diable? Hélas, Céline est indivisible et à prendre dans sa totalité, mixte, torturé, mais indivisible… son nom est légion.


Son souffle est rire et délire… emballement, exagération et exaltation; son Verbe est l’éclatement de l’écrit bouillonnant dans une mixture de sorcière; explosion de féérie et de soufre infernal. Céline ose affronter la langue, la déformer, la remodeler et la styliser en la raccrochant au vécu, à la misère et au destin tragique de l’Être.


Paradoxalement, l’écriture célinienne allège la prose, la parfume, la provoque et jouit de l’entendre virevolter, tourbillonner et s’élever… libre de ses chaines. Cette langue vibrante et française qu’il adore, mais depuis longtemps étouffée par la poussière soporifique des classiques collés aux fauteuils des académies et des offices.


Louis-Ferdinand Céline est un révolutionnaire d’exception, non pas un messie masochisme avec fleurs et amour de crucifié ou brandissant d’une main « Le capital » et de l’autre la kalachnikov, persuadé de pouvoir rendre l’homme meilleur. L’erreur de ces prophètes fabriqués en séries est de croire pouvoir forcer l’homme à sortir du gouffre où il est tombé depuis sa descente des arbres, il y a bien cent mille ans de ça.


Il est un véritable révolutionnaire parce qu’il s’est attaqué au Verbe et, malgré les apparences, l’a vaincu. Céline, un créateur d’univers doué d’une finesse et d’un sens de l’imaginaire hors du commun.


À partir de cette fatalité incontournable et tragique qu’est le destin de l’homme, c’est-à-dire l’absurdité de sa naissance et l’incompréhension envers a mort, il a réussi, avec sa magie musicale, à ramener le niveau de conscience à la hauteur du réel et, par le fait même, à démontrer la toute-puissance du mensonge comme expression de la pensée humaine.


Faux-semblant, dissimulé à l’intérieur d’images bucoliques destinées à masquer la réalité d’un monde fictif, emprunté, hypocrite et inutile. Céline a bien compris, qu’au bout de la pièce, à la toute fin du dernier acte, revient en force la seule vérité, le désespoir de la mort que rien ne peut éloigner… rien! Ni Dieu, ni l’illusion de mille bonheurs terrestres, c’est là… c’est le gouffre, le néant que nous offre la plume si vivante de Céline; la frigidité du vide, l’ombre d’une nuit interminable, la sienne et la nôtre… «où rien ne luit ».


Incarné, l’écrivain devient effrayant parce qu’il apparaît en justicier qui se situe bien au-dessus des conceptions primaires de notre morale de marché et de boutiquier, basée sur le droit à l’injustice. Céline représente la dernière couche de lucidité enfouie dans notre inconscient, les restes d’une vérité diluée par les lointains silences de nos origines et qui, parfois, reviennent nous hanter en guise de présage d’avenir.


Céline est un messie de l’ombre qui, pour se faire comprendre du troupeau, doit non pas le transformer, mais attaquer le Verbe qui les guide, le tourmenter et s’emparer du souffle de l’inspiration en recréant les fondements de la langue. Il doit, dans la vivacité de son imaginaire, régénérer cette langue moribonde et lui offrir un nouveau possible, une continuité dans le temps et l’espace, lui transmettre ce souffle indispensable à la diffusion de son message, le mensonge, celui existant avant tout les autres, le mensonge de naître et d’exister.


Il est donc parvenu à imposer au Verbe son propre souffle par le rythme effréné de sa langue et l’élever à la hauteur de son univers, celui de la mort, du désespoir et de l’incapacité pour l’homme d’y échapper. Autre paradoxe, car, en même temps, il redonne l’espoir en démontrant que la langue peut devenir autrement qu’académique, classique, emmerdante et réservée à une élite nombriliste minable et bien gangrenée d’autosatisfaction, qui se goinfre de dictes et de règles.


Ainsi, le désespoir célinien dissimule un mince espoir; l’espoir inconscient d’une régénérescence par la révolution contre le Verbe qu’il tente de renverser par sa fièvre musicale. Pour Céline, l’idée de la mort n’est pas incompatible d’avec l’émotion, au contraire, la mort en est l’unique source d’inspiration… les regrets, les souvenirs, les disparitions, les soupirs, l’espoir d’un retour... Tout l’imaginaire célinien est lié à la mort et non à cette vie de putasserie, épuisante, traîtresse, éphémère et infidèle.


Comment alors, pour les âmes qui refusent l’image même de la mort, ne pas détester un tel porte-parole en provenance du néant, un tel écrivain surgissant des enfers de la terre? Bien plus que de l’incompréhension, ils sont saisis de terreur, de haine et de mépris à seulement tenter de prononcer son nom. Alors, pour ce qui est de le lire…


De tels exemples, dans l’histoire de la littérature, l’exemple d’un écrivain pourchassé par autan de haine pour ses écrits et encore plus loin après sa mort, n’existent pas. Aucun « pardon » n’est possible pour celui qui cherche à briser les certitudes d’une pensée plus que millénaire, normée et acceptable par la totalité du troupeau.


Alors, la question, pour les élites d’aujourd’hui n’est pas de s’abaisser à reconnaître la réalité de la révolution célinienne, mais plutôt de comment s’organiser et s’entendre pour nier la déstabilisation du Verbe; comment étouffer l’écho de ce cri si terrifiant qui menace la certitude rassurante, que leur avenir est illimité?


Sade, peut-être, se compare à Céline, victime de son temps et de ses délires embastillés… Charanton et autres maisons de fous jusqu’à sa mort. Sade, pareil à Céline… « d’une prison l’autre ». Vingt ans à hurler contre l’incompréhension des hommes et l’injustice de sa condition de génie de la langue contre le Verbe. Ses livres, pendant 150 ans étouffés sous un silence de plomb… puis, soudain, la Pléiade par obligation, comme un remord, mais Sade demeure haï et incompris par la plupart.


Il a drôlement secoué l’inertie de son siècle à terrifier autant les pouvoirs en place qu’avec les révolutionnaires, qu’il dépassait de plusieurs têtes… pareil à Céline avec ses socialismes, ses fascistes et ses communistes, seul contre tous, sans étiquettes sinon ce souffle commun, attaquant le Verbe. Des visionnaires qui avaient parfaitement senti l’incontournable finalité de la mort et du désespoir.


Pierre Lalanne


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vendredi 29 mai 2009

Louis-Ferdinand Céline et les communistes

Dès la publication du « Voyage au bout de la nuit », les communistes se sont méfiés de Louis-Ferdinand Céline. Dans une critique de « l’Humanité », Paul Nizan, tout en admettant la puissance et la profondeur évocatrice de l’écriture, conclut sa critique en spécifiant : « Céline n’est pas des nôtres ». Dans un autre texte, Trotski espère que les prochains livres permettront à Céline de sortir de sa nuit et découvrir la lumière apportée par l’espoir de la révolution.


Les communistes accusent Céline d’anarchisme virulent et d’entretenir un profond mépris pour le peuple. Dès lors, il est considéré comme suspect et demeure sous stricte surveillance. Avec « Mort à crédit », il n’y a plus de doute possible. L’ensemble des critiques supporte mal qu’un écrivain leur échappe, le génie fait mal paraître, alors ils se déchaînent et tentent de remettre l’auteur du Voyage à leur niveau.


De leur côté, les staliniens n’ont encore rien vu, la déferlante célinienne sera encore plus époustouflante que son pessimisme lattant et sa pseudo vulgarité.


Avec la publication de ses impressions de son voyage au « pays des soviets », Céline devient réellement la bête noire des communistes, l’homme à abattre. Court et concis, « Mea culpa » demeure un pamphlet dévastateur, qui n’a rien de délirant. Pour les écrivains français, le stage culturel et la vénération envers la révolution mondiale est un passage obligé, mais pas pour Céline.


Il ne peut rester silencieux devant l’hypocrisie de ses chers confrères qui reviennent tous enchantés et éblouis du paradis soviétique. Céline est trop intense et sensible à la souffrance pour se taire ou encenser un régime encore plus meurtrier que celui des Tsars. Pour les communistes français, Céline confirme sa véritable nature de contre-révolutionnaire, et les insultes envers les maîtres du kremlin ne peuvent rester impunies, tôt ou tard, il devra payer.


« Bagatelles… » les juifs, bien sûr, mais les communistes écopent également et durement. Plus tard, « Les beaux draps » et « l’École…» viendront servir de prétexte à la consolidation de l’influence des communistes sur les perceptions de l’opinion publique concernant la pensée et les actions de Céline. Un vieux piège rouillé, mais terriblement efficace l’attend dans le royaume du Danemark.


Sans vraiment le réaliser, les communistes tenaient le bon filon et ne le lâcheront le condamné qu’avec douze balles dans la peau ou, moindre mal, le bagne à perpet… Qui sait, en prison, les accidents sont fréquents. Tôt ou tard, Céline devra payer pour ses saloperies envers le prolétariat et ces vérités sur le régime, qu’il eut valu mieux taire à tout jamais.


Comme toujours, avec les communistes, l’affaire sera menée avec la discipline et l’obéissance aveugle propre aux membres du Parti. En attendant, guettant l’instant où mordre, les chiens rongent les os des autres victimes, purges, famines, trahison, l’appétit du petit père des peuples est insatiable.


Lors de l’invasion allemande du territoire soviétique, les communistes français oublient aussitôt le pacte germano-soviétique, relèvent la tête et enterrent leur liaison avec les nazis. Les alliés d’hier entrent en résistance contre la bête fasciste qu’il importe maintenant abattre au nom de la liberté et de la dignité humaine.


Stalingrad marque le symbole du retournement, la résistance française, sous l’impulsion des communistes s’organise et constitue une force sur laquelle il faut compter. Par ailleurs, ils comptent bien régler leurs comptes envers ces collabos et tous les autres sympathisants… À leur tour, ils devront souffrir et se guérir à la médecine stalinienne de la résistance.


Bien sûr, Céline est inscrit sur la liste noire, mais non pas, comme le veut la légende, pour ses écrits antisémites, mais bien pour ses romans et surtout ses positions anticommunistes clairement élaborées dans « Mea culpa » et dans « Bagatelles pour un massacre ». Déjà, il reçoit de jolis petits cercueils qui le préviennent que son tour approche.


En juin 44, Céline sait depuis longtemps qu’il sera aux premières loges du spectacle, le premier à monter sur scène lorsque les bandes de libérateurs se répandront dans les rues de Paris. Aucune chance! Aussitôt pris aussitôt fusillé et sans procès, comme des milliers d’autres. Les purges, l’épuration, les règlements de compte, de gauche ou de droite, ne font jamais dans la dentelle; la hargne et le désir de vengeance sont profondément ancrés dans l’imaginaire collectif et dissimulé dans des articles de loi.


Peut-on reprocher à Céline d’avoir voulu sauver sa peau?


Il n’a pas le choix et prend le large, la traversée du Reich, Baden-Baden, Sigmaringen, la dévastation jusqu’au Danemark donneront à la littérature et à l’histoire les chefs-d'œuvre de la trilogie allemande.


Il est donc erroné de croire qu’il fuit devant les Anglo-américains. Rappelons que le massacre des juifs n’est alors connu qu’en haut lieu et qu’il n’est nullement question de génocide, mais de millions de déportés enrôlés dans le travail obligatoire ou enfermés dans des camps. La question juive est secondaire dans les préoccupations des alliés; on s’en avisera plus tard et cela servira fort bien en tant qu’outil de propagande afin de bien asseoir la victoire. En 1944-45, les juifs ne comptent pas.


Pour la petite histoire, on se rappellera que Staline stoppa son offensive aux portes de Varsovie afin de donner la chance aux nazis de terminer le nettoyage du ghetto; l’offensive reprit dès le boulot achevé… Staline et Hitler : même combat, même désir d’élimination… De leur côté, les alliés ne chôment pas, libèrent la France, bombardent et détruisent méthodiquement les villes allemandes avec des centaines de milliers victimes civiles allemandes qui, eux, n’entrent dans aucune catégorie de statistiques ou de crimes de guerre.


Ce n’est qu’après, lorsque les chambres à gaz seront du domaine public qu’on se rappellera véritablement les pamphlets de Céline et ils serviront pour tenter d’étoffer un dossier d’accusation de collaboration et de trahison complètement vide. Céline n’a jamais trahi. Céline n’a jamais collaboré. Peu importe, l’hallali est en marche, l’écrivain est coupable de l’extermination des juifs en France et ailleurs. L’occasion est trop belle, les communistes associent aussitôt ses délires littéraires aux camps de la mort… mais la vérité est plus complexe, toujours


Lorsque Céline raconte que ses « ennuis » ne proviennent pas de ses écrits antisémites, mais de bien plus loin, du Voyage, il ne s’agit pas de paroles en l’air pour évacuer ses pamphlets. Il comprend que son grand malheur fut de refuser de se rallier à un courant ou à un autre… surtout au courant des soi-disant progressistes.


Au Danemark, les communistes prendront le relais de leurs collègues français, le dénoncent et exigent des autorités d’emprisonner ce nazi et de le livrer aux bourreaux qui attendent depuis si longtemps. Heureusement, des amis demeurent, et même s’il est emprisonné, ils parviendront à empêcher son extradition. Il est hors de tout doute que le Danemark, en refusant d’extrader Céline, l’a véritablement sauvé.


Sous la pression des communistes, la France aurait assassiné froidement son plus grand écrivain.


Pierre Lalanne

jeudi 21 mai 2009

Louis-Ferdinand Céline et les idéologies

La fascination envers Céline est telle, que l’écrivain et ses écrits furent et sont encore utilisés par toutes les catégories politico n’importe quoi; les uns le portent aux nues et les autres le vouent à l’échafaud; certains le citent; le dénaturent; le pillent; la plupart voudraient qu’il ne fût jamais né.


Il est catalogué selon l’époque et les courants qui s’affrontent. Céline fut, à un moment ou à un autre, acclamé par les communistes, les socialistes, les anarchistes, les chrétiens, les fascistes, les pacifistes, les athées, les racistes, les antisémites, les collabos, les païens, les Celtes, les indépendantistes, les elfes et les Vikings… Interchangeable, Céline a bon dos, il est présenté à toutes les sauces et poussé sous la bannière de tous les combats.


Docile et manipulable, il aurait été davantage apprécié, car, maldonne pour les agitateurs, il ne s’en réclame d'aucuns. Céline mène seul sa barque, il sent le vent et donne le coup de barre selon la course des nuages et les humeurs du temps, ce qui n’empêche pas les erreurs de navigations.


Seul sur son navire, il n’est pas pour autant hors de son temps, il vit et subit l’influence de son milieu au même titre que chacun d’entre nous. Par contre, il est plus critique, curieux et plus lucide que la majorité d’entre nous, il a cherché une explication, un dénominateur commun, une manière d’émerger d’un marécage putride avant de se laisse tenter par l’excitation politique. Il a cru avoir trouvé une clé, mais, très rapidement, las de l’incurie, il s’insurge, abandonne, retourne à sa littérature et attend le raz-de-marée.


Il se rend compte que les idéologies, sont des concepts montés en neige par des maîtres avides de pouvoir, tours de Babel doctrinaires et sectaires, semblables à toutes les religions avec leurs curés, leurs vérités, leurs rites et toutes sont imbues d’une même utopie: celle de la fin de l’Histoire et les promesses de bonheur universel.


Après sa mise au ban, il illustra fort bien son amertume en décrétant que les bibliothèques sont remplies d’idées, les encyclopédies, les universités et que toute cette somme de stupidité est d’une banalité soporifique, seule la manière de les présenter en fait l’originalité; le style est plus grand que l’idée; le style est raffiné et l’idée… vulgaire.


Il a appris de ses expériences, car, comme tant d’autres, Il a été, dans le contexte politique de l’avant-guerre, rassuré par la détermination allemande à vouloir créer une Europe nouvelle et unie devant les menaces à venir, et ce, en réaction à l’atavisme des « démocraties ». Pour beaucoup, l’Allemagne constitue alors le seul rempart valable contre cette nouvelle tempête en formation qui pousse les États vers une autre guerre qui sera encore plus terrible que la grande boucherie de 14. Quant aux soviets, son voyage en URSS lui a dévoilé la réalité de l’avenir radieux en devenir.


Devant la menace du déferlement, Céline a osé « croire » et dire qu’Hitler était le mieux placé pour empêcher la catastrophe… Pourquoi pas? Est-il immoral de prendre tous les moyens pour éviter ce que l’on croit être la pire des calamités tout en ignorant l’avenir? Les idéologues de notre époque, gonflés d’orgueil et de suffisance, se sont-ils déjà interrogés sur la profondeur de leur propre éthique? Même Staline, si méfiant, si sournois, a fait confiance à Hitler. Et nous! Nous, le bon peuple aspergé de conscience et de tolérance, qu’aurions-nous fait? Bien sûr, soixante-dix ans après les évènements, tous aurions marché au pas sur Berlin, c’est la seule réponse possible afin d’éviter les rappels à l’ordre.


Pourtant, Céline a rapidement compris qu’entre les deux clowns, celui de Brandebourg ou de la Loubianka, la différence est minime et que massacre pour massacre, Goulag pour Auschwitz, la finalité demeure la même. Combien de morts au Goulag, dans les purges staliniennes? Quinze! Vingt! Vingt-cinq millions? Personne ne le sait et tous s’en fichent éperdument. Jamais un dirigeant ou homme de main ne fut poursuivi devant un tribunal pour crimes contre l’humanité…passons. Il n’est toujours pas de mise de nos jours d’aborder de telles questions, de lever la main, de comparer, de s’inquiéter, de ne pas comprendre, Katyn! Un détail, certes… 10 000 morts sur 50 millions… les chiffres en colonnes de zéros ne veulent rien dire; les chiffres sont idéologiques, toujours… Inutile de comprendre, il faut croire.


Ainsi, pour Céline, l’Europe ne pouvait plus échapper au naufrage, l’Allemagne avait trahi sa révolution. Stalingrad devient le point de non-retour, les hordes de libérateurs bolchéviques emporteront le continent. Les nazis balayés et, à Yalta, Staline en grand vainqueur, celui qui a payé du sang de son peuple, ramasse le butin, à son tour il va piller, nettoyer et s’approprier les pays libérés par l’Armée rouge.


Quant à l’Europe de l’Ouest, en ruine, elle s’incline et demande protection, offre sa vassalité aux Anglo-américains.


Il préférait l’Europe à l’Amérique, là se trouve une partie de son crime. Il a cru à une ultime possibilité, se jeter à la tout va, brûler ses derniers navires, offrir la dernière folie pour sauver l’Europe du naufrage, d’où l’écriture des pamphlets dans un délire mythique. Peut-être se voyait-il comme un dernier païen, le dernier résistant, devant la violence des chrétiens, renversant les idoles et abattant les arbres sacrés. Céline a compris trop tard l’irréversibilité de l’Histoire, l’ordre de marche des sociétés en mouvance constante.


Aujourd’hui, il rigolerait de voir l’aboutissement de son XXe siècle et serait même surpris d’avoir tout pressenti si exactement, l’émergence des nouveaux mensonges masquant les profondes contradictions de notre pseudo pluralisme démocratique où, les nouvelles valeurs fondamentales de tolérance, de droit et de nivellement politique ne font que masquer une profonde incertitude sociale quant à l’illusion concernant la réalité de nos principes de liberté, d’égalité et de droit, dont les fondements sont uniquement basés sur le mensonge et l’injustice et, tout cela, afin que jamais ne resurgissent les anciens démons.


Alors, ses chimères, les Chinois à Cognac, les Soviets sur les Champs Élysées, l’Amérique et « l’esprit juif », le métissage sont pour Céline l’expression d’une France parvenue à la croisée des chemins. Les preuves de sa décadence et de sa fin dans l’abêtissement de la culture, dans la publicité en tant qu’art, la télévision en machine à laver les cerveaux et la superficialité de la littérature sous la marque de Françoise Sagan; une France sans saveur et sans odeurs qui s’acharne à creuser sa tombe autour de son nombril en se drapant des couleurs d’une Amérique impériale.


Il juge. Il dénonce. Il s’emporte. Il écrit et exagère toujours en se noyant dans les excès de propres à son génie. Il sait que l’avenir n’appartient plus à sa patrie qu’il aime tant et que tout le reste est du blabla et du bourre mou. En fait, si Céline peut se réclamer d’une idéologie quelconque, c’est celle de l’apocalypse, celle du cataclysme intégral, de la grande finale, celle de son monde dont il est le seul à avoir compris, prédit et décrit les derniers soubresauts; la seule fin possible lui permettant de s’offrir l’envergure nécessaire à la magnificence de son style.


Céline n’est pas raciste dans le sens propre du terme, l’infériorité et la supériorité en fonction de la race ne le concernent pas, il connaît trop bien l’humain pour tomber dans ce piège; l’humain est une ordure quelque soit la couleur de sa peau. Il pressentait les dangers propres à notre temps la globalisation, l’uniformisation, la fin des particularismes et la disparition de sa France avec laquelle il a grandi et pour laquelle il a versé son sang.


Pierre Lalanne

lundi 18 mai 2009

Rien caché, ni rien renié

Ce texte se veut une réponse et un complément au précédant message " Louis-Ferdinand Céline et la souffrance".


Merci à Michel Mouls


www.celineenphrases.fr


Pierre L


Est-il possible de saisir entièrement l’esprit de Louis-Ferdinand Céline, de découvrir, de comprendre et d’expliquer sa conscience secrète dissimulée dans ses romans, ses pamphlets, ses innombrables lettres?


Tout d’abord des milliers d’exégètes les mieux intentionnés s’y sont essayés et ont bien perçu que l’on ne peut pas séparer l’homme de l’écrivain…


Ainsi, on peut comprendre, expliquer alors, parce qu’il n’y a rien de « dissimulé » dans son œuvre (les pamphlets le démontrent aisément, même s’ils restent des textes conjoncturels), comment Louis-Ferdinand Destouches s’est transformé au fil des années en Louis-Ferdinand Céline.


L’injustice, le mensonge, l’hypocrisie l’ont marqué à vie. Au fur et à mesure de ses expériences successives d’adolescent, d’apprentis, de la guerre, de ses parcours africains, américains, son séjour à la SDN, celui dans les bas-fonds londoniens, ses années d’études médicales, ses soins en dispensaire de banlieue… le pouvoir des élites masquées, les néfastes solutions démocratiques, les rôles inversés des religions ou des Loges l’ont révulsé et ont contribué, associé à son génie de la phrase, à fabriquer l’immense écrivain du XXe siècle que nous connaissons.


Il n’a jamais rien caché. Sa sensibilité exacerbée, sa souffrance, son impuissance, son désespoir se sont transformés, au fur et à mesure en rage, colère et haine rentrée.


Après le « Voyage » en 1932, il a fui la récupération par la gauche française, il a dénoncé le communisme dès « Mea culpa », il a marqué aux fers ceux qui poussaient hystériquement à la guerre, lui qui avait vécu les atrocités de la précédente… Il n’a épargné personne, il n’a adhéré à aucun mythe, à aucune idêêês, à aucune chapelle…Il a donc été traqué, haï, exclu…


Ses réponses littéraires aux expériences vécues découlent de la même veine. Après Elsa et Aragon traduisant le « Voyage » en Russie, la gauche et sa récupération pour son anticolonialisme, il écrit « Mea culpa » où il leur montre que « la grande prétention au bonheur, voilà l’énorme imposture! »


Après son séjour à la SDN où il travailla au service d’hygiène du docteur Rajchman ainsi que pour la Fondation Rockefeller, il écrira « l’Église », comédie en 5 actes où il s’amusera, au 3e, avec « Yudenzweck »…


Après les nombreuses arrivées étrangères d’Allemagne et d’Europe centrale, les appels à la guerre de ces bellicistes qui désiraient avant tout se venger et ne craignaient nullement de sacrifier une fois encore des millions d’adolescents, il écrira « Bagatelles pour un massacre » et « l’École des cadavres » dans la foulée…


Après la défaite, si prévisible, « en trois semaines », il répondra, à ceux qui avaient déclaré cette guerre « pour la démocratie », par « Notre Dame de la débinette » ou « Les Beaux draps »…


Les vainqueurs brandissent toujours un trophée. Ils tenaient leur bouc émissaire. L’éliminer de la vie littéraire ne suffisait plus, il fallait l’éliminer tout court.


Il n’a eu que le choix de la fuite, l’exil. Pourchassé, Denoël, son éditeur assassiné, il a dû traverser l’Allemagne en feu pour rejoindre la Baltique. Et là encore, il a répondu par la trilogie, chroniqueur d’après-guerre, le spectacle du gouvernement de Vichy exilé à Bade-Wurtemberg et la fuite à Sigmaringen…


Non, on ne peut décidément séparer l’homme de l’écrivain…Encore une fois, il s’agit d’un même personnage, d’un être sensible, terriblement atteint au fond de son âme par les misères morales dont les hommes s’accablent.


Alors, avec une « langue déconstruite, mais organisée », avec le génie du rythme, en lutte permanente contre l’académisme, il a crû pouvoir « tout seul arrêter la guerre », tout seul dénoncer l’immonde, les mensonges les « Églises »…


Face à l’impossibilité de sa tâche, et après avoir imaginé un moment que la médecine pourrait faire office d’un baume à la souffrance généralisée, il s’est alors inconsciemment peut-être donné pour mission de transposer la douleur du monde en art, en mots, en musique, en style, une formulation magique que personne n’a réussi à percer, ni à expliquer…


Michel Mouls

jeudi 14 mai 2009

Louis-Ferdinand Céline et la souffrance

Est-il possible de saisir entièrement l’esprit de Louis-Ferdinand Céline, surprendre sa conscience secrète, dissimulée dans ses romans, ses ballets, ses pamphlets, ses articles et y découvrir un seul chemin pour mieux parcourir l’œuvre, un sens caché liant l’ensemble? Est-il possible de s’abandonner sans danger à l’ampleur et à la richesse de l’écriture et de persévérer? Prendre un second souffle et plonger plus loin, dans sa correspondance, se laisser noyer par ces milliers de lettres à l’un et à l’autre, écouter la somme de ces cris déchirants de l’exil danois et ne pas éprouver le même désespoir qu’il ressent?


Dans un siècle, on en retrouvera encore de ces missives, ces appels contre l’arbitraire du vainqueur assoiffé de vengeance et convaincu de sa grandeur, de sa force et de son droit divin à se faire justice. Céline a rapidement compris que l’essence de l’homme est le mensonge, le meurtre et la vengeance, les fondements de son pouvoir sur le monde qu’il domine.


Dès le « Voyage », Céline a démontré que l’individu traverse l’existence la tête engourdie dans un brouillard conditionné par la souffrance. Il sait le roulement de l’histoire impitoyable pour ceux qui la subissent, ses figurants. Dès l’enfance, le fils est enchaîné aux rêves des parents. Puis, l’école assimile et encadre la moindre tentative d’imagination et l’offre en pâture à un système qui le brise en morceaux pour mieux en redistribuer les restes aux avides, aux patrons, à l’État et à ses institutions dans un asservissant programmé et huilé. En récompense de sa soumission, il devient l’esclave d’un salaire alloué en fonction des normes de la consommation mondiale et va lentement crever d’un cancer ou d’une cirrhose avec le sentiment du devoir accompli.


Parfois, dans ce brouillard de mensonge et de souffrance tranquille, une guerre vient faucher toute une génération mais, aussitôt reconnaissante, la société rend les honneurs aux sacrifiés du jour et élève des monuments aux morts, frappe des médailles et commémore la grandeur de mourir aux champs d’honneur dans un nouveau rite laïque qui, lui aussi, se veut immuable. Plus rarement, le déferlement d’une révolution perce la nuée, mais les rêves se transforment rapidement en cauchemar encore pire qu’avant, puisque tout est à recommencer. La guerre, la haine, la vengeance.


Après 1944, il devient le candidat idéal, celui à donner en exemple, le bouc émissaire parfait pour des élites drapées d’hypocrisie, de justice et de pouvoir. L’écrivain est en fuite, pourchassé, censuré, emprisonné, son éditeur assassiné et, finalement condamné à l’indignité nationale et amnistié uniquement par une entourloupette de son avocat. Seul! Entièrement isolé pendant toutes les dernières années de sa vie, Céline est une bête traquée, haï par une meute de chiens excités, prête à le déchirer au moindre signe des bien-pensants, à la moindre hérésie de sa part. Il se tait… Il n’a pas le choix de se taire et d’écrire.


Aujourd’hui, les générations sont soumises à un Dieu monstrueux. Elles sont avalées par une bête fabuleuse, asexuée se reproduisant par l’intervention du Verbe : la Loi du Marché. Conséquence logique, l’individu n’est plus seul à souffrir, c’est la Terre entière qui est vidée de sa substance par la divinité du Marché et de ses tables de la Loi. Vivant, Céline aurait matière à dire encore que personne ne lui a encore démontré qu’il avait tort.


Se laisser envahir par la souffrance célinienne, c’est constater l’incapacité de l’individu à sortir du brouillard dans lequel il s’est lui-même enfoncé; c’est constater que la der des ders ne viendra jamais, sinon dans le spectacle d’une grande finale, celle de l’extinction de l’espèce qui se terminera à coups de massue, jusqu’au dernier mort expirant au nom d’une chimère : la Liberté! La démocratie! Pour Céline, il est impossible de sortir d’un tel brouillard, d’un tel mensonge. Il n’y a que la souffrance à exprimer et, peut-être, parfois, à soulager.


Après la boucherie de 14, il a cru un moment que la médecine pourrait faire office d’un baume à la souffrance généralisée, mais sa pratique n’a que confirmé ses appréhensions et amplifié son désespoir face à l’impossibilité de la tâche. Cet échec a déterminé l’éclosion de sa véritable nature et son ouverture totale à l’écriture. Inconsciemment, Céline s’est donné la mission de transposer la douleur du monde en art, en mots et en musique, en style, une formulation magique que personne n’a réussi à percer, ni à expliquer. C’est le caractère unique, l’Émotion divine de l’œuvre célinienne.


C’est par la souffrance que son style devient métaphysique, multiple et passion; devient musique! Devient cette sensibilité dissimulée derrière une accumulation de rage et de haine. La réceptivité de Céline à la souffrance est plus réelle et sincère que celle contenue dans toutes les religions monothéismes réunies, car elle s’attarde aux véritables malheurs de l’Homme, aux mensonges et à la souffrance terrible et inconsciente d’y être enchainé. C’est fondamentalement pour cette raison qu’on le déteste tant, car malgré le mystère dont il s’entoure, nous savons qu’il touche à l’essentiel.


Lire Céline c’est souffrir l’Homme avec lui, c’est vivre avec la certitude de notre ignorance à saisir l’inutilité de notre existence; c’est s’imposer à contempler l’ombre de la mort en sachant qu’il n’y a rien derrière. Lire Céline, c’est se mettre à nu devant une infinité d’émotions troubles, qui enfoncent les tabous et les interdits… les mensonges généralisés et la certitude de la fin.


Malgré tout, C’est aussi une invitation à recommencer cette kabbale magnifiquement païenne et à tout reprendre autrement. C’est l’espoir qu’une nouvelle lecture dévoilera un nouveau sens caché, la découverte d’une clé pour accéder à notre Graal intérieur, mais brutalement, nous sommes toujours ramenés au point de départ, au début de l’œuvre; au début de l’ultime « Voyage au bout de la nuit », le nôtre et le sien où « rien ne luit ».


Pierre Lalanne