dimanche 29 mai 2011

Les animaux de Louis-Ferdinand Céline (4) : Toto

Peu après la mort de Bébert, en 1952, Lucette fit l’acquisition d’un perroquet à la Samaritaine pour le consoler de la mort de son chat en lui offrant un nouveau compagnon. En colère, Céline refuse alors l’animal et exige de le renvoyer à la Samaritaine, trop onéreux fut la raison invoquée. Raison la plus simple, Céline est naturellement proche de ses sous.

Toutefois, rappelons-nous qu’il refusa également, au début, de prendre Bébert, car, adopter un animal exige de son maître une grande responsabilité. Il n’a pas alors hésité à faire castrer le chat et s’assurer qu’il avait tous les papiers nécessaires; se limiter au prix est un peu court, Céline voyait nécessairement plus loin.

Le perroquet gris du Gabon est reconnu comme un animal très intelligent, certains d'entre eux peuvent apprendre jusqu’à 200 mots (ce qui n’est pas le cas de Toto), reproduire des bruits courants, exécuter toutes sortes de mimiques et peuvent devenir de très bons orateurs. Ils sont en mesure d’emmagasiner plusieurs types de sons qu’ils aiment répéter. Ils peuvent également reproduire ces bruits dans des contextes particuliers, ce qui démontre une fantastique capacité d’interrelation.

Il est également reconnu que cette espèce de perroquet est un animal très exigeant, qui nécessite temps et attention de la part de son maître, beaucoup de contacts et de la stimulation. Des études affirment que le Gris du Gabon réagit émotionnellement à peu près comme un enfant de deux ans et renferme la capacité intellectuelle de celui de cinq ans.

Enfin, ces perroquets sont prudents, nerveux et méfiants, devant des situations qu’ils ne connaissent pas ou en présence d’inconnus qui viennent perturber leur quotidien. Leur réputation est de se consacrer à un seul maître, mais il peut également s’adapter à un groupe de personnes, si on l’habitue à vivre en communauté.

Lucette connaissait-elle les caractéristiques du perroquet lorsqu’elle offrit Toto à Céline? À lire cette description du caractère des Gris du Gabon, elle ne pouvait pas faire un meilleur choix et il n’y a pas à s’étonner que, malgré l’opposition de principe de Céline, l’un ne tarderait pas à séduirait l’autre.

Sachant l’affection que Céline portait aux enfants, il pouvait laisser libre court à ses instincts d’éducateur. Ainsi, elle laissa passer les invectives et Toto s’installa à demeure et deviendra rapidement son meilleur compagnon, complice et, nécessairement, confident, car, Céline causait avec les bêtes, Bessy, Bébert, Lucette en a témoigné à plusieurs occasions.

En fait, nous connaissons assez peu de chose sur ce dernier compagnon, sinon qu’il est très jaloux, harcelle le visiteur et protège férocement son intimité avec l’écrivain en mordant les jambes et les pieds de l’intrus qui s’attarde un peu trop longtemps auprès de son maître. Toto vit librement dans le bureau de Céline et est constamment à ses côtés lorsqu’il écrit, lui casse ses crayons, et, toujours au dire de Lucette, lui joue des mauvais tours, comme lui dérober ses pinces à linge pour attacher ses manuscrits. Brefs, ils s’entendent comme de vieux copains de bistrots, gueulards, et toujours à se réconcilier.

Toto ne semble pas parler beaucoup, quelques mots, seulement, mais on ignore lesquels. Par contre, Céline lui apprend à siffler «dans les steppes de l’Asie centrale» et il crie : «Les Tarrrrrrrtarres à Meudon... Les Tarrrrrrrtarres à Meudon!», en écho au célèbre «Les Chinois à Cognac!», de son maître affirme Éric Mazet.

Ils causent surtout dans une langue connue d’eux seuls et s’engueulent parfois férocement, se réconcilient. Toto est le contraire de Bébert, ce vieux sage discret qui dormait sur sa table de travail. Toto est actif, de son perchoir, il grimpe sur l’épaule du maître où arpente la table de travail; Toto est celui qui fait rire Céline, celui que l’on entend jacasser lors des dernières entrevues que l’écrivain donne aux uns et aux autres, après le succès «D’un château l’autre».

Toto est justement le témoin privilégié celui qui a assisté à l’écriture de la dernière période célinienne, les entretiens, la trilogie allemande. Il fut certes un baume dans la solitude de Meudon rejeté par l’ensemble du tissu social, une source importante d’inspiration et stimulation. Les animaux ne se préoccupent pas de fausse morale, de culpabilité et d’idéologie.

Céline lui lisait-il des passages des livres qu’il préparait? Fort probablement et l’on peut facilement présumer que le perroquet, à sa manière donnait son opinion, toujours dans cette langue, ce code qui leur était commun. De la spéculation, bien entendu, les témoignages des relations entre Céline et son perroquet viennent essentiellement de Lucette, qui raconte l’arrivée de Toto à Meudon et son adaptation avec l’écrivain, sans vraiment savoir comment opéra la magie, comment Céline fut conquis et les deux devinrent les meilleurs amis du monde:

«J’ai acheté le perroquet Toto à la Samaritaine et après un premier contact désastreux, ils sont devenus inséparables. Toto vivait en liberté dans la pièce où Louis travaillait. Il picorait ses feuilles de papier ou ses pinces à linge. Il avait tous les droits et je les entendais souvent se disputer et dialoguer dans un langage connu d’eux seuls.» Céline secret Véronique Robert avec Lucette Destouches, Grasset p.145.

Par ailleurs, la compagne de Céline a déjà raconté la patience de Céline envers les animaux et sa manière dont il leur parlait pour les rassurer et s’en faire leur complice, particulièrement pour Bessy, le chien abandonné par les troupes allemandes quittant le Danemark. Elle affirme que seulement par la patience, la douceur et la parole, Céline est en mesure de communiquer avec les animaux. Juste à relire la description de la mort de Bessy dans «D’un château l’autre», les liens tissés avec Bébert, il n’y a pas à douter des relations étroites qu’entretenait l’écrivain envers les animaux et, tout comme Saint-François-d'Assise, il pouvait causer avec eux.

Malheureusement, probablement par absence de matière, les biographes passent rapidement sur les relations de Toto et de son maître, Gibault en parle très peu, Vitoux y consacre quelques lignes en se limitant à un témoignage essentiel de Lucette. Enfin, dans « Céline Secret » elle y va de quelques allusions.

Ce qui en ressort est la formidable complicité entre les deux, l’amitié indéfectible et cette confiance, qu’il ne peut plus accorder aux hommes. Il faut lire Lucette dans Vitoux pour en saisir toute la portée et la capacité de l’écrivain à se consacrer aux plus faibles, en l’occurrence, les animaux, les seuls qui ne trahissent jamais, si l’on sait comment les approcher, les apprivoiser et accepter une personnalité qui leur est propre; ne pas en faire des esclaves, des bibelots ou des chiens savants, mais les laisser vivre en fonction de leurs instincts et non pas de l’unique raison humaine. Il faut relire ce passage dans le Céline de Vitoux qui montre toute la force de cette de la perception célinienne des animaux :

«Le perroquet n’avait pas de cage. Louis le laissait en liberté. Il faisait des saletés partout, sur la table, le fauteuil, par terre. Ça lui était égal. Toto lui cassait ses crayons, lui faisait des tours pendables. Louis criait contre lui. Toto lui répondait. Ils s’entendaient tous deux d’une manière fantastique, ils ne se quittaient pour ainsi dire jamais. Quand Louis descendait à la cuisine (…) Toto était sur ses épaules. Le pauvre Louis ne tenait pas debout, il lui arrivait de tomber dans l’escalier. Toto tombait avec lui. J’entendais de là-haut le perroquet crier, furieux. Je descendais les ramasser. Toto remontait sur ses épaules et ils repartaient. Je n’ai jamais vu deux êtres comme cela – une réussite! Et puis Toto avait un mérite, il le débarrassait des gens qui venaient le voir. Il leur donnait dix minutes, pas plus. Au bout de dix minutes, Toto allait mordre les chaussures ou le bout de pied des visiteurs de Louis qui n’avaient plus qu’à battre en retraite» Lucette dans «La vie de Céline» de Frédéric Vitoux chez Grasset, p.535

Après la mort de Céline en ce mois de juillet 1961, Toto s’est tue pendant des mois, on imagine le désarroi de l’animal, le deuil. Qu’advint-il de lui par la suite? On ne connait pas la suite de son histoire, sa fin, le nombre d’années qu’il survécut à son maître…

Est-ce à Toto et à Céline qu’Hergé voulu rendre hommage dans l’un de ses meilleurs albums, «Les Bijoux de la Castafiore», publié en 1963, lorsque la cantatrice offre au capitaine Haddock, désemparé, furieux, Jacquot ce perroquet et qui fait de leur relation une véritable épopée qui peut se rapprocher à celle de Céline, comme le suppose David Alliot dans un article sur ce sujet qui est à lire sur :

http://louisferdinandceline.free.fr/indexthe/herge/alliot.htm

En fait, l’histoire de Toto et de Céline reste encore à écrire et à inventer…

Pierre Lalanne

lundi 9 mai 2011

Les animaux de Louis-Ferdinand Céline (3): Bébert

Devenu inapte à la boucherie des tranchées, commence pour Louis Destouches une longue marche, Londres, les colonies, la Bretagne, le mariage, les études, la paternité, la SDN, les Amériques. Le divorce… Élisabeth l’Impératrice, l’écriture, la rupture, les nouvelles menaces de guerres, de massacres, Lucette, les pamphlets et l’accomplissement de ses pires appréhensions, la débâcle, l’occupation et l’exil.

Ces périodes d’absence, de mouvements et d’intensité sont bien peu propices à la présence d’un animal domestique, mais cela ne signifie pas du désintéressement ou de l’indifférence. La nature du docteur Destouches et celle de l’écrivain ne peut rester insensible devant la souffrance, autant celles des hommes que des bêtes. Céline l’écrivain laisse transparaître ses sentiments dans une de ses premières lettres à Abel Gance. En mars 1933 (Lettres Pléiade p. 358) il insiste sur un passage du livre de Gance «Prisme» qui l’a fortement touché :

«J’ai lu prisme en grande partie. Quelle énorme somme de souffrance! (…) Le chien devant l’hôtel» :

«Ce matin, j’ai vu un pauvre chien, sorte de basset incroyable, aux oreilles gigantesques et malades, au museau trop long et blanc, aux yeux trop petits, à la queue ridicule aux flancs maigres. Il attend patiemment tous les jours à la porte de l’hôtel où je demeure, que quelqu’un lui jette un peu de pitance. (…) Il a secoué ses oreilles avec douleur, puis m’a dit toute sa tragédie muette de pauvre chien, combien un sourire, un mot, une flatterie, pouvaient le rendre heureux.»Abel Gance, Prisme p. 351-352 dans lettres Pléiade, note 3. p. 1664

L’apparition d’un chat dans la vie de Céline n’est donc pas étonnante, Céline vit avec Lucette rue Girardon. Son voisin, le comédien de LeVigan achète, en 1935, un chat, Chibaroui, à la Samaritaine afin de consolider ses amours avec sa nouvelle épouse, Tinou. Cependant, les relations du couple sont difficiles et la santé du chat reflète le niveau de la passion.

Bien nourri lorsque le ciel est bleu, Chabaroui est laissé à lui-même lorsque monte l’orage. C’est Lucette qui, alors, s’occupe du chat et ce dernier, après ses longues nuits à explorer Montmartre, sait où venir se réfugier. Devant la situation du couple qui se désagrège, Lucette parvint à convaincre Céline de l’adopter et, si ce dernier hésite, c’est qu’il connait la responsabilité d’un tel geste envers un animal. Céline le fera castré et établir un certificat de bonne santé par les autorités Allemandes. Le nouveau Bébert ne quittera plus d’une semelle son nouveau «maître».

Le moment est tout de même propice à l’élargissement de la famille : Bébert est un orphelin laissé à lui-même tandis que la situation de Céline n’est pas vraiment meilleure, il reçoit des menaces et, bientôt, n’osera même plus sortir le soir. Alors, il faudra fuir pour échapper à la vindicte de la horde. Après quelques hésitations, après une offre de Léautaud de s’occuper du chat, il n’est pas question de l’abandonner. Bébert fait partie de la famille, Céline est entièrement responsable de ce qui pourrait lui arriver.

Une fois, seulement, lorsqu’ils se retrouveront à Sigmaringen, à la veille de leur départ pour le Danemark, le chat sera confié à un épicier qui promettait de s’en occuper, mais à la nuit, Bébert brise un carreau et vient rejoindre ses maîtres. C'est un signe, la question est réglée, quoiqu'il arrive, ils finiront le voyage ensemble.

Tout comme son nouveau maître, Bébert n’est plus un chat de la première jeunesse; en 1944, lorsqu’ils prendront la route de l’exil, il a huit ou neuf ans et Céline 50, Bébert sera encore là lorsqu’ils en reviendront sept ans plus tard, un âge très vénérable pour un chat. L’histoire de Bébert est connue, Frédécic Vitoux en retrace sa biographie dans : «Bébert : Le chat de Louis Ferdinand Céline» aux éditions Grasset et montre bien l’importance pour Céline de ce chat au caractère exceptionnel.

La venue d’un chat dans la dernière partie de la vie de Céline n’est donc pas autrement étonnante, ce qui l’est davantage, c’est la place qu’il occupera et le mythe qu’il engendra autour de l’œuvre. Il y a quelque chose de fabuleux dans l’histoire et la vie de ce chat. Tout d'abord son nom, le petit Bébert de Voyage, enfant dont Bardamu assiste impuissant à cette mort lente et injuste, pages magnifiques où Céline montre toute l’absurdité de la souffrance lorsqu’il s’agit d’enfants. C’est aussi le lien qui identifie les seuls êtres qui, finalement, trouvent grâce à ses yeux : les enfants et les animaux.

Il s’agit pour Céline de la marque d’une fragilité commune et d’une incompréhension mutuelle de ces êtres devant la réalité du monde et la brutalité des hommes. Dans leur monde respectif, les enfants et les animaux souffrent en silence, totalement impuissant devant les maîtres. À cet effet, le rôle de Bébert dans la trilogie allemande et, par exemple, la rencontre des enfants handicapées dans Rigodon, illustre fortement le lien entre ces deux mondes de l’innocence. Ils sont pour Céline, les derniers remparts contre la souffrance.

Même si plus de trente ans séparent la mort de du chien Bobs et l’arrivée de ce chat mythique dans la vie de Céline, Bébert constitue le dernier espoir et le seul lien affectif de l’écrivain envers le monde réel; Bébert c’est Céline et Céline, c’est Bébert. Personnage à double personnalité, mélange d'enfant sauvage et d'animal apprivoisé; liberté et conscience ce qui, pour Céline, représente ce qui est le plus important et le plus fragile. Bébert, c’est l’union de ces deux éléments, indissociables. Renier le premier, c’est achever le second.

À partir de Féérie, Bébert sera toujours présent et jouera un rôle à la fois effacé, mais essentiel dans l’œuvre romanesque. Dans la démesure célinienne, le chat atténuera la brutalité du réel. Dans cette période apocalyptique, il reste le seul être vivant pourvu de sagesse et d’intégrité. Stoïque, Bébert sort rarement de sa gibecière, jamais une plainte et lorsqu’il met le nez dehors, il revient toujours au bon moment. Bébert veille, observe et tout ce qu’il voit avec ses yeux de chat, apparemment indifférent à la folie des hommes, laisse au lecteur le soin de se faire une opinion sur ses jugements.

Par ailleurs, l’importance de l’animal pour l’écrivain est maintes fois démontrée et son affection se retrouve partout et de manière continuelle, autant dans les romans, la correspondance et, aussi, dans ses cahiers de prison, où Céline exprime sans fard ses angoisses et ses inquiétudes envers ceux qu’il aime. Bébert n’est jamais absent des préoccupations de l’écrivain :

«Le lendemain visite à Courbevoie – à Marie – à Arltty – Lucette est née tout près – rue St-Louis-en-l’Île – Bébert à la Samaritaine – On est né tous les trois au murmure des berges…» Un autre Céline deux cahiers de prison» (p.55) Textuel

«… On nous amène Lucette et moi – le bureau de la police – Bébert dans son panier… Je sens que tout est perdu – on nous sépare – cachot – panier à salade – plongé dans la nuit – (…) Des mouches – Je titube bourdonne comme une mouche et puis je vois mille choses comme une mouche – mes idées se heurtent à un immense chagrin – où est Lucette et mon petit chat? J’ai la hantise de la vie» (P105)

Pendant les mois d’internements, avec la complicité silencieuse d’un gardien, Lucette amènera un Bébert, toujours silencieux et discret, visiter le prisonnier. Malade, tumeur cancéreuse, Bébert sera opéré et soigné. À Meudon, le dernier refuge, le roi s’éteindra lentement, il sera enterré dans le jardin où aucune indication ne situe la tombe. Inutile, Bébert est dorénavant partout, il habite à la fois l’œuvre et l’homme, on ne peut voir Céline sans ce chat plus humain que les hommes.

C’est peut-être Paul Léautaud qui a laissé le plus beau témoignage de cette relation exceptionnelle entre ces deux complices d’aventures et d’écriture, liés par tant de souvenirs communs. De plus, nous ne pouvons pas accuser l'ermite de Fontenay-aux-Roses d’avoir un parti pris favorable envers l’écrivain :

«Tenez, Dullin, pendant l’exode, ne s’est jamais séparé de son chien. Et Céline, il est parti pour le Danemark avec son chat et il en est revenu avec. Je connais mal l’œuvre littéraire de Céline. J’ai reçu un jour, au Mercure, son «Voyage au bout de la nuit». J’ai été rebuté par les grossièretés et je l’ai refermé. Mais revenir avec son chat du Danemark, ça c’est une preuve de conscience.» «J’aime mieux les chats que la littérature» Robert de La Croix, Carrefour no 373, 7 novembre 1951 Cahiers Paul Léautaud no 30 juillet décembre 2001 p. 30-33. Dans L’année Céline 2001 p. 213 édition du Lérot.

Pierre Lalanne

vendredi 15 avril 2011

Les animaux de Louis-Ferdinand Céline (2) : Le cheval.

Louis-Ferdinand Céline a partagé une période de sa vie en étroite relation avec les chevaux; un temps très court, certes, mais chargé d’une intensité émotive et historique. Le passage initiatique du XlXe au XXe siècle, qui l’a profondément marqué et a fortement influencé son cheminement, genèse et point d’ancrage de toute son œuvre et de son parcours. Jeune homme de 17/18 ans, Louis-Destouches est parvenu à une période charnière de sa vie avec le désir bien naturel de quitter son milieu et de vivre des évènements hors du commun, comme il l’inscrit presque prophétiquement dans ses «Carnets du cuirassier Destouches».

Le 2 octobre 1912, Louis précède l’appel et s’engage dans le 12e régiment des Cuirassiers, le «12e cuir», dont les quartiers sont situés à Rambouillet. François Gibault, dans «Le temps des espérances», précise qu’il s’agit d’un régiment prestigieux dans la tradition de la grande cavalerie, ayant participé aux plus grandes batailles, Austerlitz, la Moskova et Solférino.

Un régiment sous la garde proche des présidents de la République, appelé aux défilés parades et l’accueil des chefs d’État. Rejeton mythique de la chevalerie, Louis se voit assurément comme un chevalier «moderne» sous sa cuirasse rutilante, défilement d’images de l’époque merveilleuse des aventures de la «Table ronde» avec cette recherche de prestige et de sensations fortes. L'engagement au nom de son roi et pour sa belle, mais également une quête intérieure où le jeune homme tente de découvrir sa propre individualité, son Graal.

Malgré toute sa bonne volonté et la naïveté du jeune adulte envers le métier des armes, on peut assez facilement concevoir le choc, lorsqu’il fut confronté à la triste réalité de la caserne, la discipline, les corvées, la brutalité, le hurlement des ordres, les insultes et, surtout, cet inconnu : le cheval. Il y a là toute la différence entre la sensibilité de ses rêves d’enfance et le frustre habituel de la troupe, dissimulée sous les plis parfaits de l’uniforme. L’affrontement entre deux mondes totalement différents et quels mondes! Le passage de l’innocence et de la naïveté à la terrible avidité de la meute.

D’ailleurs, dans «Casse-pipe», Céline illustre superbement son arrivée aux portes de la caserne, son entrée dans une prison infernale, la nuit effrayante et son premier contact avec son nouvel environnement militaire et ce cheval fantastique, sauvage et mystérieux, compagnon inaltérable du cavalier:

«« Brigadier! C’est l’engagé!

- Qu’il entre ce con-là»

(…) On est entrés dans la tanière, ça cognait à défaillir les hommes de la garde. Ça vous fonçait comme odeur dans le fond des narines à vous reverser les esprits. Ça vous faisait flairer tout de travers tellement c’était fort et acre… La viande, la pisse et la chique et la vesse que ça cognait, à toute violence, et puis le café triste refroidi et puis un goût de crottin et puis encore quelque chose de fade comme du rat crevé dans les coins. Ça vous tournait sur les poumons à pas terminer son souffle»

Outre ces premiers contacts avec l’humanité particulière de l’escadron et l’odeur des hommes et des animaux, le Bardamu de «Casse-Pipe» est rapidement confronté avec un cheval qui surgit dans la nuit, telle une créature fabuleuse sortie tout droit des ténèbres. Le jeune engagé est énormément impressionné par ces mélanges de bruits, de parfums acres et d’images fugitives, montagnes de chairs et de muscles, vacarmes des sabots sur les pavés de la caserne, monstres qui galopent dans la nuit et surgissent tels de véritables spectres. Bêtes effrayantes et lieux maudits par les hommes morts à la guerre; visions et résurgence de ses souvenirs qui illustrent son état d’âme d’alors, lorsqu’il approcha cette bête pour la première fois.

Ce cheval dont il faut absolument se faire le maître, mais aussi le futur compagnon de sa solitude et peut-être même, pourquoi pas, le remplaçant du chien de sa grande mère, le Bobs de son enfance, comme le seront plus tard et dans des circonstances presque similaires sur le plan émotif, Bébert et Toto. Le cheval représente la force et la supériorité de l’homme, une domestication millénaire qui le conduit à la conquête du monde; guerres et migrations, cavalier chargeant l’ennemi en sabrant de tous les côtés pour se frayer un passage à travers les hordes ennemies. Cette domination du soldat sur le cheval constitue un rite de passage incontournable, qui affirme la supériorité du cavalier sur le reste de la troupe.

Enfermé dans son hypersensibilité, Louis croyait pouvoir faire de son cheval un allié qui allait l’aider à vaincre les difficultés d’adaptation à la vie du régiment, mais il devait surtout surmonter sa propre terreur des chevaux. Les premières pages de «Casse-Pipe» décrivent d’une manière hallucinante et féérique le premier contact de Bardamu avec ces démons ailés, pégases échappés des écuries de l'Olympe, épris de fierté, d’orgueil et de supériorité divine. Ils surgissent à l’improviste pour aussitôt disparaître dans la nuit terrorisant le pauvre mortel, ébahi :

«… Voilà une trombe qui débouline… Vlop! Po! Dop! Vlop! Po! Dop! En plein dans notre tas… Une charge… On reste plantés…Il nous traverse. Je le vois au falot… Un éclair… il volait… C’était plus un cheval… Il tenait plus au sol… En vertige qu’il nous a scié… Yop! Po! Dop!... Tagadam! Tagadam! Il était loin. (...) Encore un cheval qui débouche au triple galop… Il fonce… il nous double ventre à terre… un bolide Tagadam! Tagadam! Tout blanc qu’il était celui-ci… à folle cadence poulopant… la queue toute raide, en comète toute solide à la vitesse… il a presque emporté le falot… soufflé au passage… Tagadam! Tagadam! Et que je redouble…» P.25-26.

Dans cette description, Céline montre la profondeur de son dénuement, son incertitude et sa faiblesse devant autant d’inconnus et de dangers qui le menacent; rappel de sa folie d’avoir signé l'engagement. Il anticipe sur les difficultés qu’il connaîtra avec les chevaux, tout au long de sa formation de militaire.

Louis s’est adapté que très difficilement à la vie de soldat, tout cela est bien loin de son enfance douillette, l’absurdité répétitive des exercices, la fatigue, la promiscuité, le nettoyage des écuries et multiples autres corvées, répétitions infinies de gestes devenus mécaniques qui, nécessairement, endurcissent et transforment l’homme en une machine à obéir.

Plus tard, aux États-Unis, à Détroit, il fit certainement le rapprochement avec le même type d’endoctrinement, celui du travail, de l’abrutissement des chaines de montage dans les usines Ford, la déshumanisation de l’acte de création en fonction de l’enrichissement des autres; travail qui devrait se définir en tant que mode de valorisation plutôt que d'aliénation et de destruction.

Le plus difficile est l’apprivoisement de son cheval, une peur innée de cet animal qu’il eut à vaincre pour devenir un véritable cavalier/chevalier et par le fait même, un homme. Des épreuves si difficiles à surmonter, qu’il songe, peut-être sérieusement, à déserter. D’ailleurs, la correspondance entre les parents et les officiers responsables de la formation de la jeune recrue évoque les difficultés d’adaptation de Louis et sa peur du cheval est clairement mentionnée.

C’est encore dans «Casse-pipe» que Céline montre, cette fois, par la bouche d’un soldat d’expérience, toute la difficulté des relations et de l’ambivalence du cavalier envers sa monture. Tout en jurant contre la bête, Lambelluch démontre un grand respect envers l’animal, son intelligence et sa puissance, ce que devait également ressentir Louis Destouches :

«Lambelluch, il la reconnait, «c’est la Sabretache (…) je la connais-moi la «Qui dit oui» ! Qu’elle m’en a t’y fait chier du poivre de tout mon temps de bleu! Merde dis donc! Que c’est la pitié pitoyable de voir ça pouloper perdu, insulter la misère de l’homme. Animal du vice! J’y ai cassé dis donc ma vannette à travers les os à la bique maudite! Dans la correction! Je ne suis pas brutal de nature! Dis donc je l’avais au choléra! Je m’approche pour y remettre sa musette… Elle avait la tête en bas… La tante elle m’encense! Je prends la relevée en pleine tirelire! Baouf! Je pars à dame! Je m’envole mon ami! Je m’envole! Un tombereau! Comme qui dirait qui me bute en pleine face! De l’encolure mon ami! De l’encolure y a pas plus fort! C’est pas con un cheval! C’est pas con!»» P.34-35.

Finalement, Louis parviendra à dissimuler sa sensibilité, surmonter, ses craintes, son découragement et contrôler sa peur de l'animal. Il franchit progressivement les étapes et il passe au grade de brigadier, puis à celui de maréchal des logis. Il a vaincu l’esprit retors de la bête, mais, aussi, il a compris son intelligence et sa nature qui lui est propre. Il en a apprécié sa fierté, sa beauté et le prestige qu’il offre à celui qui le monte avec grâce.

Il existe des rapprochements, des liens avec la passion que Céline manifestera plus tard pour la danse; les chevaux à l’exercice, leur noblesse à la parure, les répétions au carrousel, tout cela c’est un peu comme se produire sur une scène et participer à un spectacle de danse, l’harmonie, la justesse des mouvements, les corps parfaits des artistes, de la troupe. Céline, n’est pas resté insensible devant ces images, la beauté des muscles, le style aérien d’un cheval qui franchit l'obstacle avec élégance, le rythme, les pas, le surplace, la marche et le trot, jusqu’au galop, la perfection du mouvement, la concentration du cavalier et de son partenaire et la réussite de la figure imposée.

Tout est là. Il ressent l’impression de voler avec son cheval et faire un avec son partenaire… de danse? Et que dire de la satisfaction d’avoir réussi et être intégré à cette gigantesque troupe de danse. En deux ans, le jeune Destouches a vaincu, il surmonte sa peur, affirme sa confiance et s’intègre à son régiment. Il devient un peu plus adulte.

Des défilés pour le président de la République, aux plaisirs discrets de côtoyer «le beau monde» aux parties de chasse organisées par le pouvoir ou bien la répression de quelques grèves, août 1914 vient bousculer la routine et annonce la catastrophe. La guerre!

Passées les premières heures, les premiers jours d’enthousiasmes patriotiques; passées les effusions, les espoirs d’une gloire facile, «Tous à Berlin!». Louis, qui a eu 20 ans en mai 1914, accompagné de son fidèle cheval s’embarquent avec le reste de son régiment pour un autre théâtre, celui des opérations. Le grand jeu, la grande mise en scène qui ensanglantera l’Europe et marquera à jamais le jeune homme et tous les survivants de sa génération. Cette guerre qui montrera la toute-puissance de l’absurdité humaine.

Commence alors une nouvelle étape pour Louis Destouches et son cheval, un nouveau type de relation s'établira forcément entre les deux victimes. À présent, leurs destins sont véritablement liés, de la fidélité de la bête, dépend la vie du cavalier. Ils vivront ensemble des moments d’une intensité et d’une intimité rare, partageront le même sort, celui des marches interminables, de jour, de nuit, les privations, la fatigue et la peur commune.

Dans «Le cuirassier blessé» Céline, 1914-1916, publié aux éditions du Lérot, Jean Bastier retrace de manière magistrale le parcours du régiment auquel est attaché le Maréchal des logis Destouches, et ce, à partir du moment du départ vers le front, des premières chevauchées dans les Hauts-de-Meuse, des chevauchées en Argonne et en Flandre, la bataille de Pelkapelle, la blessure, le rapatriement…

C’est plus de 1 483 kilomètres à cheval que le futur Céline parcourt en trois mois de campagne, 679 en août, 596 en septembre et 208 en octobre. Bastier, utilise principalement le journal du régiment pour les suivre à la trace, les commentaires des officiers et aussi les lettres et autres écrits d’écrivains déjà connus et engagés dans le même secteur, comme Fournier et Péguy. Il réussit tracer un portrait fidèle et vivant des marches harassantes, des retraites, des replis, des courses, des haltes, des accrochages, des combats, de la misère, de la fatigue et de la mort, autant pour les hommes que pour les chevaux. Un livre qui force l’admiration envers ces hommes lancés dans une aventure dont personne n’est en mesure d’en percevoir véritablement l’horreur; un livre qui confirme la confusion et l’improvisation de ces hommes qui en conduisent d'autres à la mort.

Compagnon de misère et d’infortune, les sentiments de Céline pour le cheval s’exprimeront plus tard dans «Voyage au bout de la nuit» avec une déchirante compassion. Certes, les deux partagent les mêmes douleurs, mais celle du cheval est silencieuse et résignée, mais un et l'autre ne comprennent pas le pourquoi d’une telle folie, homme et cheval sont impuissants devant la fatalité. Il est plausible de croire qu’il n’existe plus de peur ou de méfiance entre les deux victimes, mais l’acceptation d’un sort commun dans la souffrance. Le cheval et l’homme vivent les mêmes évènements et éprouvent la même incompréhension, les mêmes terreurs :

«…Je l’aurais bien donné aux requins à bouffer, moi, le commandant Pinçon, et puis son gendarme avec, pour leur apprendre à vivre; et puis mon cheval aussi en même temps pour qu’il ne souffre plus, parce qu’il n’en avait plus de dos ce grand malheureux, tellement qu’il en avait mal, rien que deux plaques de chairs qui lui restaient à la place, sous la selle, larges comme mes deux mains et suintantes, à vif, avec de grandes trainées de pus qui lui coulaient par les bords de la couverture jusqu’aux jarrets. Il fallait cependant trotter là-dessus, un, deux… il s’en tortillait de trotter. Mais les chevaux, c’est encore bien plus patient que des hommes. Il ondulait en trottant. On ne pouvait plus le laisser qu’au grand air. Dans les granges, à cause de l’odeur qui lui sortait des blessures, ça sentait si fort qu’on en restait suffoqué.

En montant dessus son dos, ça lui faisait si mal qu’il se courbait, comme gentiment, le ventre lui arrivait alors aux genoux. (…) Ils avaient peurs de bouger à cause des plaies d’abord, et puis ils avaient peur de nous et de la nuit aussi, ils avaient peur de tout, quoi!» Voyage au bout de la nuit, romans 1 Pléiade p. 25-26-29 dans Le cuirassier Blessé p. 98.

Il est habituellement de mise d’accepter que l’écriture célinienne consiste dans l’amplification et l’exagération du réel. Pourtant, dans cet autre extrait sur les conditions de vie des chevaux pendant les premiers mois de la guerre et constatés par un militaire de carrière, un général, s'il en faut, concorde étrangement avec celui de «Voyage au bout de la nuit» et renvoient les phantasmes céliniens à une réalité que beaucoup refusent encore d'admettre:

«Les pauvres bêtes allaient se dessécher, atteintes de brûlures, de plaies, de blessures sur le dos, dues au contact insupportable de la couverture de la couverture imprégnée de sueur… Je regardais nos chevaux devenant peu à peu méconnaissable, efflanqués, mornes, abattus, le poil terne, les salières, et enfoncées. (ce signe de souffrance qui ne trompe pas!) Les côtes en cerceaux, la plupart bientôt incapables de tout effort sérieux… La guerre venue nos vieux généraux et nos vieux colonels ont comme perdu tout jugement, considéré le cheval non plus comme un être vivant de chair et d’os, mais comme un véhicule à aux forces illimitées, à ne pas ménager, parce que c’était la guerre.» Général Chambe, «Adieu cavalerie! La Marne bataille gagnée… Victoire perdue» Plon 1979 p.78-80. Dans «le Cuirassier blessé» p.100.

La guerre de 14-18… improvisation, épuisement des hommes et gaspillage des bêtes; la cavalerie n’a plus la cote, alors qui se soucie de leur sort? Bientôt, l'enlisement et la guerre des tranchées emporteront autant les hommes que les bêtes. À quoi bon des ménagers, d’en prendre soin, de les protéger en vue d'opérations futures, d’autres viendront les remplacer, des centaines et des milliers, des millions. Puis, le cheval sera peu à peu remplacé par la machine, en apparence plus résistante et plus efficace.

Le régiment de Céline ne sera jamais engagé au combat, c’est-à-dire avec des charges de cavalerie. Lorsque Louis Destouches fut blessé, contrairement au fameux dessin apparaissant à la dernière page de «L’illustrée nationale», il n’était pas sur son cheval, mais à pied.

Plus tard, Céline parlera peu des chevaux, peut-être par pudeur, afin de ne pas insister sur les détails de sa guerre. Pour marquer son destin, il rappellera quelques anecdotes que l’on retrouve dans Voyage, qu’ayant perdu son cheval, il volera celui d’un officier anglais afin de pouvoir redevenir un homme, car le cavalier qui perd son cheval n’en est plus un, encore un hommage indirect à l’union nécessaire entre l’homme et le cheval.

Sa certitude est que, finalement, hommes et bêtes sont tous du bétail devant la puissance des maîtres du monde; du souvenir des parties de chasse de Rambouillet où il surveillait les chevaux du «beau monde». Le Céline vieillissant montrera sa solidarité envers les animaux, toutes les deux victimes de la cruauté et l’indifférence des hommes envers la souffrance :

«Je sais, je connais l’hallali, j’ai assisté à des chasses du temps que je servais «cavalier»… personne prend partie pour le cerf… plus on le déchire plus ont joui, plus cent chiens le dépècent, plus son cœur à vif palpite plus c’est émouvant. Ah l’admirable agonie! Féérie pour une autre fois dans Céline, «le Temps des espérances», François Gibault, p.131.

…«Féérie pour une autre fois»… Est-il besoin de rappeler la dédicace? «Aux animaux. Aux malades. Aux prisonniers» Hommages à ceux qui souffrent… Céline et les animaux, une longue histoire commune.

Pierre Lalanne